La Coupe du monde M20 arrive!
«Pour un pays comme l'Arménie, c'est un événement immense»

Alors que le FC Noah défie le FC Sion ce jeudi à Tourbillon, comment se porte le football arménien? Le président de la Fédération Armen Melikbekyan reçoit en exclusivité Blick dans son bureau d'Erevan pour évoquer les défis bien réels d'une nation en pleine progression.
Ancien journaliste, Armen Melikbekyan est aujourd'hui président de la Fédération arménienne.
Photo: HAKOB BERBERYAN
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Tim GuilleminResponsable du pôle Sport

Armen Melikbekyan reçoit dans les bureaux de la Fédération arménienne, pas loin du fameux marché Vernissage, un lieu très prisé d’Erevan, la capitale d’un pays dont le football est en plein développement. Ancienne république soviétique, l’Arménie est indépendante depuis le début des années 90 et a beaucoup de défis à affronter. Pour autant, le petit pays du Caucase ne part pas de nulle part, tant sa culture football est bien réelle.

L’Ararat Erevan, championne d’URSS en 1973, à l’époque où le football soviétique était une force en Europe, a perdu de sa gloire, mais une équipe du championnat participera pour la troisième fois consécutive à une phase de groupes européenne cet automne. Le FC Noah vient en effet de disputer les deux dernières éditions de la Conference League, tandis que l’Ararat-Armenia est encore en lice en Champions League, au troisième tour qualificatif. Et a donc déjà fait mieux que le champion de Suisse, le FC Thoune.

Ancien journaliste spécialisé dans le football, Armen Melikbekyan est passé «de l’autre côté» du miroir, lui qui est également membre du comité exécutif de l’UEFA et, à ce titre, se rend régulièrement en Suisse, ce que soit à Nyon, mais aussi à Zurich au siège de la FIFA. Grand connaisseur du football, il s’intéresse au football suisse et pas uniquement au FC Stade-Lausanne-Ouchy de son compatriote Vartan Sirmakes. «Je connais bien Saint-Gall, j’ai visité le stade, magnifique», confie-t-il par exemple, avant d’accorder quinze minutes d’entretien exclusif à Blick, à quelques heures du match aller entre le FC Noah et Sion jeudi à Erevan.

Monsieur Melikbekyan, en quelques jours passés en Arménie, j'ai découvert des réalités très différentes: une académie flambant neuve au FC Noah, un grand stade national impressionnant, mais vieillissant, un stade plus modeste à Abovyan, un match de première division dans un stade à une seule tribune… Vous qui êtes président de la Fédération arménienne depuis 2019, comment décririez-vous aujourd'hui l'état réel du football arménien?
Nous sommes dans une phase de développement, c’est indéniable, et tant mieux! Nous faisons progresser notre championnat, même si nous n'avons malheureusement pas encore de ligue professionnelle indépendante. C'est un objectif important, car nous souhaitons que les clubs s'organisent eux-mêmes dans une véritable ligue professionnelle, un processus qui est en cours. Parallèlement, nous investissons énormément dans les infrastructures. Il y a sept ou huit ans, nous ne disposions pas des installations que nous avons aujourd'hui. Le stade d'Abovyan a été entièrement reconstruit par la Fédération arménienne. Nous avons également rénové le stade et l'académie d'Armavir, ainsi que le stade de Vanadzor. Nous avons aussi construit l'école de football Khoren Hovhannisyan, juste à côté du Stade de la République. Elle ne possède qu'un seul terrain, mais elle offre d'excellentes installations permettant aux enfants d'accéder facilement au football. Le projet qui nous mobilise désormais est l'organisation de la Coupe du monde U20 en 2029, que l'Arménie accueillera conjointement avec la Géorgie. Pour un pays comme le nôtre, c'est un événement immense.

La Coupe du monde M20 aura lieu en Géorgie et en Arménie en 2029.
Photo: HAKOB BERBERYAN

Avez-vous déjà les stades nécessaires pour cette compétition?
D'importants investissements sont en cours grâce au soutien du gouvernement. Deux stades de catégorie 4 seront construits ou modernisés: un tout nouveau stade à Idjevan et une rénovation complète du stade de Vanadzor, qui passera de la catégorie 2 à la catégorie 4. Cela permettra également à nos équipes nationales de jouer davantage en dehors d'Erevan. Notre objectif est clair: être parfaitement prêts pour cette Coupe du monde U20, une opportunité formidable pour nous.

Le football arménien a profondément changé depuis l'époque soviétique. Les clubs sont désormais majoritairement entre les mains d'investisseurs privés. Comment la Fédération gère-t-elle cette nouvelle réalité?
Aujourd'hui, tous nos clubs, sauf un qui est financé par la Fédération, sont des clubs privés, vous avez raison. Comme partout, il faut trouver un équilibre. Nous discutons régulièrement avec les clubs, notamment sur des sujets sensibles comme la limitation du nombre de joueurs étrangers. Certains clubs les plus riches ne souhaitent pas forcément de restrictions, mais nous devons penser au développement du football arménien dans son ensemble. Nous devons trouver un équilibre entre les intérêts des clubs et ceux de l'équipe nationale.

C'est facile?
Développer uniquement les clubs sans penser au football national n'aurait aucun sens, mais l'inverse serait tout aussi mauvais. C'est un dialogue permanent. Je ne vous cache pas que ce n'est pas toujours facile. En même temps, notre rôle ne consiste pas uniquement à développer le football professionnel.

Par exemple?
Nous investissons énormément dans le futsal, le football féminin, le football de base et le football pour les personnes en situation de handicap. Nous possédons par exemple une équipe composée de réfugiés qui participe chaque année aux compétitions européennes. Nous obtenons d'ailleurs de bons résultats! Le football professionnel demande énormément de moyens financiers. Avec les ressources limitées de notre Fédération, nous devons répartir intelligemment nos investissements. Par exemple, lorsque je suis devenu président, il n'existait même pas d'équipe nationale féminine. Il n'y avait pas non plus de championnat national pour les femmes…

Et aujourd’hui?
Maintenant, nous avons une Premier League féminine qui compte selon les saisons entre dix et douze équipes. Nous possédons des sélections nationales U17 et U19, et surtout nous avons commencé à gagner des matches. C'était impensable auparavant. Aujourd'hui, environ 2000 jeunes filles jouent au football en Arménie. Il y a sept ou huit ans, elles étaient à peine une centaine. Bien sûr, 2000 peut sembler peu, mais pour nous, c'est une progression extraordinaire. Le futsal constitue également une immense réussite. En février dernier, l'Arménie s'est qualifiée pour la première fois de son histoire à un Championnat d'Europe et a terminé parmi les huit meilleures équipes. Tout cela montre que le développement touche plusieurs secteurs du football, pas uniquement le championnat ou l’équipe nationale. C’est primordial.

La jeunesse arménienne, source d'espoir.
Photo: HAKOB BERBERYAN

La création de la Conference League a-t-elle constitué un tournant pour un pays comme l'Arménie?
Pour les pays de taille moyenne ou plus modestes comme l'Arménie, cette compétition est extrêmement importante. Elle permet à nos clubs de vivre les soirées européennes. Mais nous aimerions aussi avoir des équipes en Champions League et en Europa League! Ararat-Armenia a été proche de l'exploit cette semaine en Champions League et se retrouve en barrages de l'Europa League. Ce serait déjà très bien pour le football arménien. Ces matches européens changent énormément les joueurs. Affronter des équipes étrangères, jouer sous pression, acquérir de l'expérience internationale, tout cela renforce leur confiance et profite directement à notre équipe nationale. A ce titre, nous sommes particulièrement heureux de voir qu'Ararat-Armenia aligne plusieurs internationaux arméniens comme Edgar Grigoryan, Artur Serobyan, Kamo Hovhannisyan, ou Zhirayr Shaghoyan. Cela démontre qu'il est possible d'être performant en Europe avec des joueurs arméniens.

J'ai discuté avec Sandro Perkovic, l'entraîneur du FC Noah. Il m'a expliqué qu'en Croatie les enfants jouent beaucoup moins dans les rues qu'autrefois, alors qu'en Arménie il voit encore énormément de jeunes passionnés. Il estime que votre pays possède un immense potentiel. Partagez-vous cette analyse?
Oui, nous avons un vrai potentiel, mais nous avons également beaucoup de défis. L'un des plus importants consiste à développer le football en dehors d'Erevan. C'est pourquoi nous avons construit 130 petits terrains à travers tout le pays, notamment dans les villages. Ils permettent aux enfants de jouer au football au quotidien. Aujourd'hui, ces terrains sont largement utilisés et nous voyons progressivement le football se développer dans les régions, pas seulement dans la capitale. Pour la première fois depuis le début du XXIe siècle, notre Premier League compte douze clubs. Quatre d'entre eux — Shirak, Syunik, Van et Sardarapat — sont installés en dehors d'Erevan. D'autres clubs de la capitale jouent également leurs matches à Abovyan ou Armavir.

Nous avons également cinq ou six clubs régionaux en deuxième division.
C'est extrêmement important, car le football arménien était historiquement très centralisé autour d'Erevan. Désormais, nous voyons apparaître davantage de clubs amateurs, de clubs de jeunes et même de clubs professionnels dans les régions. On élargit la base!

Vous êtes également proche des instances internationales. Quel est votre regard sur l'expansion de la Coupe du monde et sur les débats actuels autour de la FIFA?
Concernant l'élargissement de la Coupe du monde, je préfère ne pas prendre position. C'est une question complexe qui touche également à la qualité de la compétition. En revanche, je peux vous répondre concernant la position de l'Arménie au sujet de la crise que traverse le FIFA. Elle est parfaitement claire: Les 55 fédérations membres ont soutenu la déclaration officielle publiée par l'UEFA, et nous la soutenons à 100%. Les projets visant à vendre une partie des droits commerciaux à une entreprise privée sont totalement inacceptables pour nous. Nous l'avons clairement exprimé lors de la réunion des présidents des fédérations de l'UEFA. Le football appartient à la famille du football. Il ne doit pas être vendu. C'est un principe fondamental auquel nous tenons.

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Sur le plan sportif, que manque-t-il à l’Arménie pour franchir un cap et se qualifier pour la première fois pour une compétition comme l’Euro ou la Coupe du monde? Si l’on prend un pays de taille et de contexte similaire au votre, comme votre voisine la Géorgie, il semble qu’ils aient pris une petite longueur d’avance...
Il faut aussi regarder le contexte. Il y a un an et demi, nous avons connu une période très difficile, je suis d’accord avec vous. Mais auparavant, nous avions obtenu de bons résultats. Nous avions remporté notre groupe de Ligue des nations C en 2020 et nous étions restés longtemps en course pour la deuxième place lors des qualifications à la Coupe du monde puis à l'Euro. Ensuite, l'équipe a connu une période de transition. Aujourd'hui, nous avons un nouvel entraîneur et notre premier objectif est très clair.

Lequel?
Remporter à nouveau notre groupe de Ligue des nations C. Nous possédons une équipe très jeune, probablement l'une des plus jeunes d'Europe. Eduard Spertsyan, notre leader, n'a que 26 ans. Nair Tiknizyan en a 27. La majorité de nos joueurs sont nés entre 2001 et 2006, et nous avons déjà un joueur né en 2007 en équipe nationale. Je suis convaincu que nous pouvons gagner cette Ligue des nations. Ce sera le point de départ d'une nouvelle progression.

En discutant avec les dirigeants du FC Noah puis avec vous aujourd'hui, j'ai le sentiment que tout le monde partage le même optimisme quant à l'avenir du football arménien.
Nous avons énormément de défis, je ne le nie absolument pas. Mais oui, je suis optimiste, parce que nous mettons en place des projets très importants. Nous collaborons actuellement avec Double Pass, l'une des principales sociétés européennes spécialisées dans le développement du football et la formation. Son expertise internationale doit nous aider à améliorer le travail effectué avec nos équipes nationales de jeunes. Nous faisons face à de nombreuses difficultés, certaines objectives, d'autres plus subjectives. Malgré cela, oui, je pense sincèrement que nous sommes sur la bonne voie. Clubs comme équipes nationales.

En Suisse, Bernard Challandes est une figure très respectée. Quel souvenir gardez-vous de son passage à la tête de la sélection arménienne, vous qui étiez journaliste à l’époque?
J'apprécie énormément Bernard Challandes sur le plan humain. Comme entraîneur, il aurait probablement pu obtenir de meilleurs résultats ici, mais il a été confronté à des circonstances très difficiles, je le reconnais volontiers. Il a constamment dû composer avec de nombreuses blessures parmi les joueurs de l'équipe nationale. Si je me souviens bien, il n'a pratiquement jamais pu disposer de l'ensemble de son effectif. Par la suite, il a démontré ailleurs qu'il restait un entraîneur de grande qualité. Nous nous sommes revus à plusieurs reprises et ce furent toujours des rencontres très agréables. Je garde beaucoup de respect pour lui et pour ce qu'il a apporté au football arménien, même si sa mission s'est déroulée dans une période particulièrement compliquée.

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