«Ce n'est pas un titre, on n'a pas gagné de médaille, mais on a gagné un match qui a, je pense, pour la première fois de l'histoire de la Suisse fait que tout le pays a célébré. Tout le pays est descendu dans la rue», se rappelle avec émotion Kevin Mbabu, cinq ans plus tard. La rencontre en question? Le France-Suisse du 28 juin 2021, lors de l'Euro 2020. «Tout le monde se rappelle ce qu'il faisait ce jour-là. C'est le genre de moment qui reste gravé à vie. Je suis content d'avoir pu en faire partie.»
Pour fêter cet anniversaire, quoi de mieux justement que d'ouvrir la boîte à souvenirs et se rappeler cette soirée de juin?
Retour sur ce 28 juin 2021
«Comme avant chaque match, j'avais fait ma revue de presse», se souvient David Lemos, qui commentait la rencontre pour la RTS. «Et avec la proximité qu'on a avec la France, t'es d'autant plus intéressé à savoir ce qu'ils disent. Ce qui m'avait choqué, et qui me choque encore aujourd'hui, c'est leur manque de connaissance du foot suisse. Ils parlent toujours de la Suisse comme s'ils ne l'avaient jamais vue, alors que l'équipe faisait de bons résultats depuis plusieurs années.»
Dans les faits, plusieurs journalistes français s'étaient amusés à inventer des scénarios burlesques qui empêcheraient à la France de se qualifier pour les quarts de finale. Un ancien sélectionneur tricolore avait par exemple évoqué un ascenseur qui devrait rester en panne avec les joueurs de Didier Deschamps à l'intérieur. «Un journaliste français qui dit avant France-Suisse que la France est largement favorite et que ce serait une catastrophe de sortir contre la Suisse — il a raison, si tu veux. Mais dans cette surenchère où il faut toujours avoir le bon mot pour être plus tranchant que le concurrent, t'as ce genre de phrases malheureuses qui sortent. Évidemment qu'en Suisse, tu te régales de ça. Les sportifs professionnels se nourrissent de ça.»
«On va essayer de faire le maximum pour montrer qu'ils ont tort»
«Tu ne te sens pas respecté, on va dire ça comme ça. Et je pense que quand on ne se sent pas respecté, on a encore plus faim, on va essayer de faire le maximum pour montrer qu'ils ont tort», confirme Kevin Mbabu, présent dans le groupe de la Nati ce jour-là, qui ajoute que ces sorties avaient beaucoup fait parler dans le vestiaire suisse. «Ça nous a fait rigoler, et à un moment donné je me suis dit: ''Mais ils se prennent pour qui?'' Même si sur le papier, chaque année la France c'est toujours top 2 des équipes dans le monde, on s'est quand même dit qu'un match, ça reste 90 minutes, et que tout peut arriver.»
Puis l'heure est venue de se rendre à l'Arena Națională de Bucarest. Sur place, un joueur français lance une nouvelle pique à l'encontre des Helvètes. «Un joueur de l'équipe de France nous a dit, à moi et à un autre joueur: ''Est-ce que vous avez déjà booké vos vacances?'' On lui a donné la meilleure des réponses», rigole Kevin Mbabu.
La France mène de deux buts
Depuis le banc, le Genevois voit Haris Seferovic inscrire le 1-0 et la Nati rentrer au vestiaire avec un avantage au score mérité. Ricardo Rodriguez manque de doubler la mise au retour des vestiaires sur penalty. «Après, Benzema a fait sa magie», souffle Kevin Mbabu, en référence notamment au premier but somptueux de l'ancien attaquant du Real Madrid, qui inscrit un doublé en l'espace de deux minutes. 2-1. Puis Paul Pogba inscrit le troisième d'une frappe lointaine à la 75e. «Je me dis: ''Putain, c'est mort. 3-1 contre la France, il reste 10-15 minutes, il n'y a aucune chance''», se rappelle le latéral.
Quelques dizaines de mètres plus haut dans le stade, l'euphorie est retombée depuis longtemps, la déception prend peu à peu le dessus. «C'est difficile de dire que tu y crois encore parce que tu as vécu trop de fois le même scénario en tant que suiveur de l'équipe de Suisse. Tu te dis que c'est reparti, qu'on a laissé passer notre chance quand le penalty de Rodriguez est raté, que la France est trop forte. Le 3-1, bien sûr qu'après coup c'est facile de dire que Pogba, en dansant, a célébré trop tôt. Mais sur le moment, tu ne te dis pas ça», analyse David Lemos.
Des entrées fracassantes
Vladimir Petkovic, alors sélectionneur de la Nati, fait ensuite entrer en jeu Ruben Vargas et Christian Fassnacht (79e). Ce dernier récupère le ballon et le glisse à Kevin Mbabu. «Je mets un bon centre pour Haris qui nous redonne espoir», sourit-il, en référence au but du 3-2. «Quand il y a le 3-2, Steve (ndlr: von Bergen, co-commentateur) dit un truc du style ''allez les gars, c'est maintenant'', comme s'il avait été sur le terrain. Il est en mode capitaine qui motive ses anciens coéquipiers. Alors que moi, je me dis: ''Est-ce qu'on a vraiment le droit d'y croire ou est-ce que ce sera juste un regret de plus?'' Au 3-1, lui croyait peut-être un petit peu plus que moi», rigole David Lemos, qui ne se doutait donc pas de ce qui allait arriver.
Le jeu reprend, Mario Gavranovic fait une première fois trembler les filets. Hors-jeu. L'attaquant obtient toutefois une nouvelle chance de but quelques minutes plus tard. Cette fois-ci l'égalisation est bien valable (90e+1). L'on se dirige alors vers les prolongations lorsque Kingsley Coman frappe la barre transversale sur le dernier ballon du match. «Là je me dis: ''On a une bonne étoile avec nous ce soir''», se souvient Kevin Mbabu, qui se trouvait sur l'action aux premières loges pour voir le ballon heurter le montant du but de Yann Sommer.
«Bonnes vacances à toi, du coup!»
Les 30 minutes de jeu passent sans que grand-chose ne se passe et vint finalement la séance de tirs au but. Les joueurs suisses marquent, Kylian Mbappé se loupe, ou plutôt Yann Sommer arrête sa frappe, et la Nati se qualifie pour les quarts de finale. «On a tous couru dans le coin suisse. Je me rappelle avoir vu ma mère, ma sœur, qui étaient là. C'était un truc de fou. Vraiment un truc de fou», commente cinq ans plus tard le latéral suisse. «On est restés tous les deux complètement estomaqués. Il nous a fallu quelques secondes avant de reprendre nos esprits», raconte de son côté David Lemos, qui parle d'un moment «magique».
Celui-ci se poursuit dans les vestiaires pour le joueur, à l'hôtel pour le journaliste. «On a juste fêté dans le vestiaire, parce que le lendemain on devait directement partir en Russie pour préparer les quarts de finale contre l'Espagne (ndlr: perdu aux tirs au but)», explique Kevin Mbabu, qui ajoute qu'il a reçu une visite dans les vestiaires, celle du joueur français, dont l'identité reste inconnue, qui l'avait chambré avant la partie. «En bon perdant, il est venu dans notre vestiaire pour nous féliciter. Et je lui ai dit: ''Bonnes vacances à toi, du coup!''», rigole le latéral, qui salue tout de même la démarche. «Il n'était pas obligé de venir, mais il est venu et il s'est posé avec nous 10-15 minutes. Il nous a félicités.»
Aura-t-on mieux cet été?
De son côté, David Lemos retrouvait quelques confrères français à l'hôtel. «Ils ont été les premiers à dire que la Suisse n'avait peut-être pas été suffisamment bien étudiée dans les médias français. On a fait ce petit débrief et c'était vraiment très sympa. Les discussions avec des confrères français sont toujours beaucoup plus sympas et détendues que ce que tu peux voir dans ces émissions de radio ou de TV, où le but c'est d'en faire trop, de prendre la lumière», souffle-t-il.
Reste maintenant le souvenir, qui reste attaché aux personnes qui ont vécu ce match. Qu'ils l'aient suivi de leur salon, du bar du coin, ou alors du terrain et des tribunes de Bucarest. «Ce sont les plus belles émotions de ma vie, oui. Le plus beau match dans l'absolu... Quand la Suisse tourne autour de l'Italie à l'Euro 2024 sans jamais être inquiétée, je pense que c'est un plus beau match. Mais celui-là, il faut le mettre sur le plan des émotions et je n'ai jamais vécu des émotions aussi fortes en commentant un match de foot», classe le commentateur de la Nati, qui ne manque pas d'expliquer qu'on lui en parle toutes les semaines. «Pour des gens qui viennent m'aborder, m'adresser la parole, c'est le point d'entrée.»
Même son de cloche du côté de Kevin Mbabu. «Une fois, Canal+ était venu au Danemark pour un match et on m'en avait parlé. Je pense que personne n'est près de l'oublier, même si ça va faire 5 ans maintenant.» Jusqu'au prochain moment historique créé par la Nati. Pourquoi pas cet été aux Etats-Unis, où l'équipe de Suisse sera au rendez-vous des 16es de finale? «J'espère qu'on aura mieux encore», souffle David Lemos.


