Murat Yakin, Vladimir Petkovic, Raoul Savoy, Guglielmo Arena. Ces quatre hommes ont un point commun: ils sont les quatre Suisses à être aujourd'hui à la tête d'une sélection nationale. Si le grand public connaît désormais bien les trois premiers, le parcours du quatrième est resté largement plus discret ces dernières années. Mais il n'en est pas moins exceptionnel, au sens premier du terme. Car oui, le Vaudois d'origine, né voilà 52 ans à Rennaz, pas loin de Montreux, est bel et bien l'actuel sélectionneur du Népal, après avoir été celui du Laos. Et il se trouve donc en ce moment sur le toit du monde, au sens littéral du terme.
«Le plus fou, c'est que je n'aime pas tellement voyager. Avant que je débute ma carrière d'entraîneur, j'étais plutôt casanier. On était allés avec ma femme une fois à Sharm-el-Sheikh en vacances, mais ça s'arrêtait là», sourit-il aujourd'hui, alors que son parcours l'a amené en Côte d'Ivoire, au Burkina Faso, au Maroc, en Algérie, à Dubaï, à Oman, en Chine et en Zambie! «C'est fou dit comme ça, non?», rigole-t-il franchement, en se remémorant le tout début de l'histoire, voilà trente ans.
L'embrouille de base qui lui ouvre les portes d'Abidjan
A l'époque, celui que tout le monde appelle «Guli» est un joueur amateur dans toute sa splendeur, et parcourt les 2e et 3e ligue vaudoise et valaisanne. Yvorne, La Tour-de-Peilz, Montreux, Monthey... «Et un jour, je joue avec Saint-Gingolph contre Sierre. Un bon match de 2e ligue, bien accroché, comme on peut l'imaginer. Je suis sur le côté et mon adversaire direct est Patrick La Spina. Le coach en face, Christian Zermatten. Et on s'allume toute la rencontre. Ils me chambrent sur ma coupe de cheveux, une queue de cheval à l'époque, me disent d'aller me couper les cheveux, ce genre de bêtises. Je réponds. C'était chaud!», raconte-t-il aujourd'hui. Il ne s'en doute pas, mais cette embrouille banale sera le point de départ d'une carrière extraordinaire.
«Je n'y pensais plus, bien sûr. Je reprends ma vie, je suis assureur dans le Chablais, mais j'ai envie d'un peu plus dans ma vie, sans savoir bien comment l'expliquer. Et je suis un malade de foot, comme beaucoup de footballeurs amateurs. Je lis tout, je dévore tout.» Celui qui est alors un jeune homme est friand du fameux magazine MatchMag de l'époque. «Je le lisais de la première à la dernière page. Et je tombe sur un portrait consacré à un entraîneur suisse à l'étranger: Christian Zermatten à l'Africa Sports, en Côte d'Ivoire. Je le reconnais tout de suite, bien sûr.» Et c'est là que sa vie change.
«Je pensais que t'étais Turc»
«J'étais assureur, donc à l'aise dans le contact. Prendre mon téléphone ne m'a jamais fait peur. J'appelle les renseignements et je demande à être mis en contact avec l'Africa Sports à Abidjan. Une très sympathique dame me répond. Je lui dis que je veux parler à Christian, que c'est important. Elle me passe son numéro. Je l'ai au téléphone et je lui explique qui je suis. Il se marre et me dit 'Ah mais c'est toi, le petit nerveux? Je pensais que t'étais Turc'». Les deux hommes rigolent, le courant passe. Christian Zermatten propose au jeune Guli de passer le voir à Abidjan, pensant que l'histoire s'arrêterait là, comme dans 95% des cas. Sauf que Guglielmo Arena le prend au mot. «Trois mois plus tard j'étais à Abidjan et je toquais à sa porte.»
Contacté par Blick, l'ancien entraîneur du FC Sion se rappelle très bien de la démarche audacieuse, mais respectueuse, de son cadet. «J'étais surpris et impressionné. Je l'ai accueilli et ensuite il a fait son chemin», confirme le Valaisan.
Homme au contact facile, «Guli» parle à un maximum de monde sur place avant de rentrer en Suisse reprendre le cours de sa vie. «Et là, j'ai un téléphone du Burkina Faso, un club de Ouagadougou. Je dis à ma femme que j'y vais. C'était parti.» Sa carrière le mènera ensuite dans de bons clubs, comme le COD Meknès en première division marocaine. Il se construit une réputation au gré de ses résultats, affronte (et bat) des entraîneurs de renom comme Roger Lemerre, devient ami avec Philippe Troussier qui l'emmène en Chine avec lui en tant qu'assistant. Le tour du monde commence, sa famille suit. «Ma fille a 20 ans, mon fils 18. Ils parlent plusieurs langues, ils sont riches de ces expériences. Mon épouse est souvent venue avec moi aussi. C'était inattendu, mais c'était beau. On est une famille très soudée», explique-t-il depuis Le Bouveret, sa base.
«Il y a des priorités et la famille en est une, plus grande que les autres»
Après la sélection du Laos, le voilà désormais à la tête du Népal, où les défis sont nombreux et la situation un peu compliquée en raison de sanctions de la FIFA. Mais pas de quoi l'arrêter, bien sûr. «Ma vie, c'est un défi. Ma carrière aussi. Je l'ai mise entre parenthèses après le décès de mon père, puis celui de ma mère. Il y a des priorités et la famille en est une, plus grande que les autres. J'ai eu besoin de prendre du recul.» Le regrette-t-il? «Sur le plan personnel, non. Sur le plan professionnel, forcément. Si j'avais continué tête baissée, je serais aujourd'hui dans une équipe de Champions League en Afrique, probablement. Mais si c'était à refaire, je referais la même chose.»
S'il est devenu un grand voyageur par la force des choses («Rien n'était planifié, c'est ce qu'il faut retenir de ma carrière. A chaque fois, ce sont des rencontres et des opportunités que j'ai saisies»), il se verrait bien coacher en Europe. «Jusqu'à il y a peu, je ne pouvais pas y penser, parce que j'ai passé mes diplômes en Asie et que les équivalences n'étaient pas reconnues, ce qui était injuste. Mais aujourd'hui, oui, je me vois entraîner en Suisse ou ailleurs.» La «jurisprudence Ange Postecoglou» est passée par là. «Lorsqu'il était au Celtic, il n'avait que la licence asiatique, celle que j'ai faite. Et il ne pouvait théoriquement pas coacher.» Le club écossais a entrepris les démarches et, désormais, la FIFA a créé l'équivalence. «Ce qui fait que je dispose du même diplôme que l'UEFA-Pro», se réjouit le Vaudois d'origine sicilienne.
Entre Andrea Pirlo et Mauro Camoranesi
Etant de nationalité italienne et suisse, il s'est d'ailleurs inscrit à l'Associazione Italiana Allenatori Calcio et a eu l'insigne honneur de se retrouver... entre Andrea Pirlo et Mauro Camoranesi. «Là, j'ai été ému franchement. Moi, le petit gars de Rennaz, auquel personne ne croyait, me retrouver au milieu de ces deux immenses champions. Oui, il y a eu de la fierté ce jour-là.»
Adepte d'une certaine école italienne, celle d'Arrigo Sacchi et de Gian Piero Gasperini, le technicien a fait évoluer ses idées du 4-4-2 au 4-2-3-1, sans rien s'interdire. «Aujourd'hui, j'aime jouer en 3-5-2 ou en 3-4-3, avec beaucoup d'intensité et en cherchant à réduire les espaces. Mais il faut s'adapter, il n'y a pas une vérité dans le football.» Et elle n'est surtout pas la même dans le Chablais, au Burkina Faso ou au Népal. Et pour le football professionnel suisse? Se sent-il prêt? «Bien sûr. Il ne faut juste pas que les clubs soient frileux. Souvent, les gens ici ne se rendent pas compte de ce que c'est de coacher en première division marocaine et le sous-estiment. C'est sûr que je me sens à la hauteur. Un jour, j'aurai ma chance, je le sais.» Et comme depuis le début de sa carrière, il se tient prêt à la saisir.