«Oui, c’est bien comme ça... Non, attendez, je l’aimerais plutôt ainsi.» Vartan Sirmakes prend un crayon, corrige le dessin d’une pièce, remercie son collaborateur et reprend le fil d’une discussion dix fois interrompue. «Que disions-nous?» s’inquiète le grand patron du groupe Franck Muller, dont le bureau personnel se situe au carrefour du rez-de-chaussée de la manufacture horlogère, tout près de l’entrée.
Le «big boss» est un chef très accessible, dont la porte est toujours ouverte. «A vrai dire, je ne sais même plus comment elle se ferme», sourit-il, alors que les entrées sur son espace personnel sont en réalité multiples. Pour le dire autrement, et de manière plus imagée, son bureau est un véritable hall de gare.
«Et c’est comme ça que ça doit être. C’est ainsi que l’on peut être efficace, pas en restant cloîtré chacun chez soi. Nous faisons un métier de passion et de contact, où chaque détail compte. Et la communication est primordiale.» Franck Muller est une entreprise réputée dans le monde entier, qui fabrique et vend 35 000 montres par année, et son grand patron, tout en ayant un œil avisé sur chaque détail, peut être dérangé à tout moment.
La banque ou l’horlogerie
Ainsi est Vartan Sirmakes, né voilà 70 ans dans cette ville qu’il aime appeler Constantinople, cette cité éternelle et commerçante qu’est Istanbul, carrefour des cultures à l’histoire millénaire. Lui, fier descendant du peuple arménien, a vu le jour à quelques mètres du Bosphore, dans ce quartier vivant et animé nommé Besiktas, lequel a donné son nom à l’un des trois grands clubs de football de la ville.
Au cœur de son domaine de Genthod, et au lendemain de son 70e printemps, il n’a même pas besoin de fermer les yeux pour se replonger dans cette enfance heureuse et sentir les odeurs incomparables des épices turques. «Ma famille faisait du commerce de tissus et de rideaux. Quand un nouveau joueur de foot arrivait à Besiktas, il allait quelques jours à l’hôtel, avant de trouver sa maison. Et ensuite, il venait chez nous pour aménager son logement. C’est ça mon premier rapport avec le football.» Un temps. Les souvenirs reviennent aussi vite que les chats, les vrais rois d’Istanbul, se faufilent entre deux portes. «Le foot, pour moi, c’est bien sûr aussi les parties de ballon en bas, dans la rue. On mettait deux cailloux pour faire les buts. Et on jouait, on jouait encore et encore...»
A 18 ans, en 1974, le jeune Arménien décide de faire le grand saut et de rejoindre cette Genève dont il entendait tant et tant parler. «En Turquie, les gens étaient tournés vers l’Europe. Ce dont on rêvait, ce dont on parlait, c’était Milan, Rome, Paris. C’est culturel. Les Irlandais rêvent d’aller à New York. Nous, c’était l’Europe.» Le frère de son père, arrivé à Genève des années plus tôt, l’accueille et le jeune adulte ne débarque ainsi pas dans l’inconnu. «Et je parlais déjà un français convenable, je l’avais étudié au collège Saint-Benoît à Istanbul», explique-t-il.
Arrivé à Genève, une ville bien moins bouillonnante que celle qu’il vient de quitter, mais où il perçoit plus d’opportunités professionnelles, il n’hésite pas longtemps. «Quand tu arrives ici, tu fais quoi? La banque ou l’horlogerie. Moi, c’était les montres.» Il effectue son apprentissage de sertisseur et se construit très rapidement une réputation de fiabilité et de sérieux. Il ouvre son propre commerce, puis s’associe avec Francesco Muller. L’attelage de ces deux caractères dissemblables, mais au début complémentaires, propulse le groupe Franck Muller vers les sommets.
Puis la vie fait son œuvre, et les deux associés ont des divergences de vues trop fortes sur la manière de mener cette barque qui grandit, encore et encore. «Disons que Franck voulait diversifier l’activité. Moi, je voulais que l’on se concentre sur le cœur de notre métier.» Les deux hommes se séparent, mais restent en bons termes et se fréquentent encore aujourd’hui. Vartan Sirmakes devient le seul maître à bord et impose sa vision, tout en douceur. L’homme est le contraire d’un flambeur, il se revendique bon gestionnaire et bon organisateur.
«Comme pour toutes mes affaires, j’aime mettre les gens au bon endroit et les voir grandir. Mais je pose les limites. C’est vrai pour les montres et c’est vrai pour le football. Tenez: quand Stade Lausanne était dernier en Super League, beaucoup de monde me disait de dépenser 1 ou 2 millions pour acheter un grand attaquant pour remonter au classement. Je ne l’ai pas fait. Déjà, parce que l’argent ne te garantit pas le succès. Et deuxièmement, parce que si je l’avais fait, je serais entré dans une spirale. Parce que l’année d’après, il aurait fallu racheter un attaquant. J’ai dit non. Je donne un certain montant par année. Si la somme suffit pour avoir de bons résultats, tant mieux. Sinon, on accepte le verdict sportif. Je pose un cadre et on n’en sort pas.»
En écoutant ces mots, on perçoit d’un coup qui est Vartan Sirmakes et comment il fonctionne. L’homme accorde sa confiance, donne les moyens de réussir. Mais se montre implacable et impossible à attendrir dès lors que deux et deux ne font plus quatre. Poli et courtois, mais ferme et déterminé.
Au fil des années, le patriarche continue à développer le groupe Franck Muller selon ses principes, et est aujourd’hui en train de gentiment passer la main à ses trois enfants, sa fille Lori et ses deux fils Sassous et Sisvan, qui travaillent au sein du groupe, à des postes différents. «Tous trois prennent déjà de grosses responsabilités. C’est l’ordre naturel des choses, ils vont me succéder, si ce n’est pas déjà fait.» En se levant pour ouvrir la fenêtre de l’espace de réunion du premier étage du siège de son groupe, Vartan Sirmakes laisse entrevoir un poignet sans montre. «Je n’en porte pas toujours», répond-il en voyant notre regard étonné. «Mais surtout, je n’ai pas de montre connectée, ce n’est pas pour moi», rigole-t-il franchement.
Passer du temps en famille, son vrai luxe
Heureux dans son mariage, père et grand-père comblé, il assure profiter au maximum de son temps libre. «Rendez-vous compte, je vais même voir mon petit-fils jouer au ping-pong... Nous ne sommes pas des gens compliqués en réalité. Rien ne peut me faire plus plaisir qu’un bon restaurant avec la famille», explique-t-il. Les grands voyages, très peu pour lui.
«Quand les enfants étaient petits, on prenait des vacances. Aujourd’hui, je n’en ai plus envie. La Suisse est tellement belle qu’elle me suffit largement. Avec mon épouse, nous sommes comblés en passant une journée à Zurich, à Lugano ou à Lucerne. Le vrai luxe, pour moi, c’est vraiment ça: du temps avec ma famille. Et je suis très fier de voir comment mes enfants gèrent les affaires.»
L’avenir est ainsi assuré et, en admirant à ses côtés son domaine de Watchland depuis la fenêtre du bâtiment principal («C’était le seul qui existait quand Francesco et moi nous sommes établis ici, nous avons fait construire tous les autres»), on croit déceler une petite lueur de fierté quant au chemin parcouru depuis ce quartier de Besiktas.
«Fierté? Non, contre-t-il. Mais si je devais parcourir à nouveau le chemin, je le ferais de la même manière.»