Est-ce bien lui, sur une chaise pliante, en ce gris dimanche matin d’avril? Est-ce bien Pierre-Albert Chapuisat, que la Suisse entière du sport appelle Gabet, et qui assiste à un match de cinquième ligue, la plus modeste catégorie du pays? Mais oui, c’est lui, superbement anonyme au bord d’un des terrains de Chavannes-près-Renens, fief des amateurs de foot des talus, connu pour ses clubs des communautés étrangères éprises de ballon rond.
Rien n’a vraiment changé: il a le sourire en coin du fou de foot qu’il est resté à 78 ans. Seule nouveauté: sur son training s’affiche l’écusson tricolore du FC Azzurri 90 Lausanne, dont il coache la deuxième équipe depuis quelques mois. On s’approche, étonné. «Attention, corrige-t-il, éternellement gouailleur, je ne donne pas les entraînements, cela ne m’intéresse plus et ces joueurs aiment surtout les matchs. Mais je fais l’équipe et je dis les discours d’avant-rencontre. J’essaie d’y mettre de la passion et de l’humour. Je crois que les joueurs aiment bien.»
L’ancienne gloire du football suisse s’occupait déjà d’équipes de juniors à Azzurri quand un copain lui a proposé de reprendre la deuxième garniture du club. «J’ai juste demandé si on visait la promotion. Du moment qu’on m’a répondu oui, je fais jouer les meilleurs footballeurs.» Même sur une pelouse de campagne, il reste un perfectionniste. Ce dimanche matin là, dans la bruine banlieusarde, son équipe atomise son adversaire 19-1 mais Gabet, fidèle à sa légende, pondère: «On aurait dû en mettre 40! Il n’y avait personne en face...»
Gabet Chapuisat. D’abord footballeur d’instinct pendant vingt ans, libéro talentueux, rapide, polyvalent, expert du jeu et de l’anticipation. Puis entraîneur de 17 équipes de toutes ligues, dont le FC Sion et le Lausanne-Sport. Consultant et journaliste aimant écrire à ses heures aussi, prisé des rédacteurs sportifs pour ses avis tranchés. Le verbe haut et une réputation d’enfant terrible, émaillée d’anecdotes qu’on se raconte à la veillée. La pire demeure, en 1985, le tacle qui blessa grièvement le brillant Lucien Favre, lors d’un Vevey-Servette. «C’était un vendredi 13 à 20h44, précise-t-il. Je l’ai toujours regretté. Je le dis franchement, il n’y avait aucun désir de blesser.»
Une autre eut lieu en 1981, une faute colossale sur un Polonais du Legia Varsovie en plein devant la tribune nord du stade de la Pontaise, en Coupe d’Europe. Il reçut huit matchs de suspension, jamais purgés. Ces récits, on n’arrête pas de les lui répéter. «Je mourrai avec cette image, sourit-il. Je n’en suis pas fier, je n’en tire aucune gloire, bien au contraire. Et pourtant, savez-vous combien j’ai pris de cartons rouges en vingt ans de carrière? Seulement quatre!»
Son dernier rouge va cependant faire causer. Il l’a reçu le 29 mars dernier, ici même à Chavannes. «C’était un peu ridicule, cela va faire plaisir à mes détracteurs. Ce n’est que de la cinquième ligue, on devrait l’aborder de façon plus dilettante. Mais face à certains adversaires, les matchs peuvent être engagés. Là, on jouait la première place. Et puis, comme il y a une pénurie d’arbitres, ils prennent qui ils trouvent et celui-ci a un peu paniqué après les premières fautes. Il faut dire que notre adversaire a eu l’art consommé de lui mettre la pression.»
Après, en fin de première mi-temps, il concède avoir traité d’«abruti, je crois» le latéral qui, selon lui, a fait preuve de manque de fair-play en ne rendant pas un ballon après une faute. Le même, dit-il, l’avait allumé depuis le début du match et a fini par l’insulter. Gabet a été très étonné de voir l’arbitre lui brandir illico le rouge pour cela. «Pour moi, il a eu peur de l’autre équipe...» Puis, dans le rapport du match, le même préposé a inscrit une croix dans la case «insultes envers l’arbitre». «Alors que je ne l’ai pas du tout insulté! assure le coach. Mais un rapport d’arbitre est comme celui d’un policier, il a toujours raison.» Il a ainsi écopé de quatre matchs, réduits à trois un peu plus tard.
Le feu sacré pour le ballon rond
C’est fait et Gabet n’en est pas très heureux. Il hausse les épaules, il se connaît. «Ce que je déteste le plus dans la vie en général, c’est l’injustice, je n’ai aucune diplomatie. Quand les matchs se déroulent bien, personne ne va m’entendre. Si cela devient chaud, il faudrait faire le poing dans sa poche. Moi, je suis obligé de parler, le naturel revient au galop. Je dois vivre avec cela.»
On ne refera certes pas Gabet à bientôt 80 ans. Retenons le feu extraordinaire qui couve toujours dans ses veines, sa révolte au bout des lèvres. D’où vient-elle, en fait? De son enfance de fils de pêcheur à Saint-Prex, peut-être? Le coach se revoit dans les années 1960. Dès l’âge de 12 ans, ses vacances étaient rythmées par le travail manuel, avec des réveils à 3h30 du matin et le labeur sur le bateau pour accompagner son père et remplacer un grand-père malade. «Il fallait tirer les filets, ramener les perches.»
L’été, il se revoit passer devant la plage du coin où ses copains plongeaient et s’amusaient. Une école de la vie, la discipline en plus: «J’avais un père plus que sévère, à cheval sur les principes. Je n’osais pas faire l’idiot, la punition ne tardait pas», se souvient-il. Heureusement, il y avait le football. «Sur un terrain, il n’y avait personne pour m’engueuler, sinon l’arbitre. Pourtant je n’ai vu qu’une seule fois du rouge en juniors, ce n’est pas beaucoup.»
Le foot de père en fils
Plutôt bon élève, Gabet raconte une jeunesse qui fait penser aux 400 coups de Truffaut: «On n’avait ni la télévision ni même le téléphone à la maison. Avec les copains, on n’avait que le football de rue, sur un terrain raboté, au bord du lac. On jouait tout le temps. A notre manière, on était des professionnels.» A l’école, à Lausanne, d’abord à la Mercerie puis à l’Elysée, il devait se rendre trois à quatre fois par semaine au stade de la Pontaise, en haut de la ville, pour s’entraîner. Toujours à pied: «Quand nous montions au stade ou descendions à la gare, on était 20 jeunes joueurs. On n’a jamais pris le bus. C’était sympa, nous étions tous concernés.» La récompense d’après-match était modeste: «J’avais 50 centimes dans la poche. Je les gardais pour acheter un petit verre de Coca.»
Une génération plus tard, son fils Stéphane, peut-être le meilleur joueur que la Suisse ait connu, a suivi le même chemin. «C’était un talent naturel, doublé d’un fanatique. Le gamin jouait six heures par jour, s’entraînait avec deux équipes. A la Blécherette, il tirait des corners, des coups francs. Les jeunes ne le font plus, aujourd’hui. En plus, il était sympa, d’une simplicité extrême, aimé par tous ses copains.»
Le football, la passion. Malgré une récente opération du genou, qui le tracasse, la présence sur une chaise pliante au bord d’un terrain champêtre de ce grand joueur qui se décrit comme un «omnivore de tous les sports» est finalement logique. La suite d’une vie en ballon.
Cet article a été publié initialement dans le n°19 de «L'illustré», paru en kiosque le 7 mai 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°19 de «L'illustré», paru en kiosque le 7 mai 2026.