«On ne peut plus rien dire.»
«Le second degré est mort.»
«La cancel culture a tué l’humour.»
«Desproges ne pourrait plus monter sur scène aujourd’hui.»
«Le problème n’est pas qu’on ne peut plus rire: c’est qu’on ne rit plus tous des mêmes choses.»
Il faut avoir ces refrains en tête avant d’aller voir Alexandre Kominek sur scène ou de le regarder sur Canal+, qui diffuse ce mercredi soir en direct son spectacle «Bâtard sensible», puis en replay sur son application. Parce qu’un humoriste capable de mettre d’accord «Télérama» et «Le Figaro», ce n’est pas tous les jours.
«Bâtard sensible, son premier show, est plus qu’un spectacle: c’est une véritable performance humoristique incarnée, fougueuse, volontairement trash, sans honte ni limite», écrit le premier. Le second souligne qu’«en une heure trente, le public rit franchement, parfois jusqu’aux larmes», mais aussi «avec un brin de gêne», tant les blagues flirtent avec le politiquement incorrect, de la religion à la trisomie, jusqu’à la sodomie.
Sans parti pris politique
Chez Kominek, peu de tabous restent intacts. Les identités, les appartenances, les corps, les sexualités, les religions, les origines: tout passe à la moulinette, sans le parti pris politique qui est presque devenu le passage obligé de ceux qui veulent faire fonctionner nos zygomatiques. En pleine prise de conscience autour du consentement, le compagnon de Florence Foresti embrasse à pleine bouche une spectatrice sur scène. Sur France Inter, l’ancien obèse avait signé un billet grossophobe qui avait valu l’intervention de la médiatrice de la chaîne publique.
«Monde de merde»
On a encore pu le constater début mai au Village du Soir plein comme un oeuf, à Genève, lors de la soirée de lancement de Canal+. Devant un public bigarré comme rarement, il n’y avait effectivement presque aucune limite dans les mots, les gestes et le rire de ce Suisse aux racines multiples. Sa justification? «Je n’aime pas la sobriété parce que sobre, je gamberge trop et j’ai trop conscience du monde de merde dans lequel on avance.»
Voir «Bâtard sensible» est une expérience. Pas seulement parce qu’il donne l’impression de jouer à Retour vers le futur avec l’histoire de l’humour. A la fin du siècle dernier, on riait plus volontiers du meilleur comme du pire, de Benny Hill aux Nuls, du Collaro Show aux Inconnus. Avec Kominek, quelque chose de cette époque revient, mais sous surveillance.
On rit, souvent beaucoup. Puis on jette un œil à son voisin pour vérifier s’il rit aussi. Et il faut bien l’avouer: ce lâcher-prise honteux fait du bien. Kominek ne prouve pas qu’«on peut encore rire de tout»; il montre plutôt que le faire est devenu une expérience plus consciente, plus nerveuse, presque sociale.