Drame de Crans-Montana
Nous ne sommes ni des charognards, ni des justiciers

La tragédie de Crans-Montana soulève des questions sur l'éthique journalistique. Le rédacteur en chef de Blick, Claude Ansermoz, salue le travail de la presse malgré les erreurs professionnelles de certains confrères.
Claude Ansermoz pense que les réponses qu'apporte la presse sert à la vérité.
Photo: Blick
Claude Ansermoz, Rédacteur en chef de Blick

«Mon cher, un journaliste est un acrobate, il faut t'habituer aux inconvénients de l'état.» Dans ses «Illusions perdues», Balzac met en scène une presse en pleine expansion et prête à tout pour vendre. Et au XIXe siècle déjà, on aimait détester ces «marchands de lignes». 

Près de 200 ans plus tard, certains, sur les réseaux sociaux, ont des mots plus crus à notre encontre. Des «merdias», des «hyènes», des «feuilles de chou qui servent à peine à se torcher», des «journalopes», j’en passe et des meilleurs. Il faut dire qu’en pleine tragédie de Crans-Montana, certains «reporters» font bien peu de cas de l’éthique du métier. Par exemple, ces confrères qui auraient enfilé des blouses blanches pour rentrer dans les hôpitaux qui soignent les victimes.

Mais les bons et les mauvais journalistes, cela a toujours existé. Et d’ailleurs, un bon journaliste, c’est quoi exactement? Est-ce celle ou celui qui se soumet toujours à l’autorité lorsqu'elle le lui demande ou plutôt celui ou celle qui fait systématiquement l’opposé? Ni l’un ni l’autre, bien au contraire.

La boule au ventre, le stress émotionnel

Croyez-vous sincèrement que nous prenons du plaisir au milieu de cette tragédie? Que nous avons renoncé à nos congés de fin d'année pour assouvir notre faim de charognards de l’actu? Non, notre rédaction travaille sous un stress émotionnel énorme. Oui, évidemment, nous sommes secoués par tout ça.

Aller à la rencontre des victimes, des témoins, des familles, des enquêteurs, des sauveteurs, des coupables potentiels – tout en respectant leur droit au silence – ça met la boule au ventre. Pour nous aussi, comme l’écrit Cécile Coulon, «l’angoisse est un chancre, un rongeur insatiable qui creuse ses galeries dans nos tripes». Mais c’est aussi ne pas se contenter des conférences ou communiqués de presse; confronter et vérifier la parole officielle; transmettre l’émotion pour participer à la catharsis collective.

Remplir des formulaires pour obtenir des documents publics qu’on refuse de nous donner, se demander si des négligences ont été commises, nuancer les avis contradictoires: c’est l’essence de la profession. Et cette dernière est entourée de règlements internes et externes, de chartes (dont celle de Munich), d’autorités de surveillance et de sanctions s’il y a dérives (devoirs des journalistes, Conseil suisse de la presse).

Apprendre et admettre ses erreurs

Bien sûr, les rédactions doivent mieux apprendre à admettre leurs torts, leurs erreurs, et rétropédaler lorsque c’est nécessaire. C’est par exemple ce que nous avons fait en retirant des informations qui nous ont paru incohérentes du «Parisien» sur le couple propriétaire du bar «Le Constellation». Des informations que nous avons pu adapter après avoir pris le temps de les vérifier. 

Il n’y a pas lieu de se plaindre, mais l’exercice du contre-pouvoir est à ce prix. Celui de toujours déplaire à quelqu’un. Nous ne sommes pas là pour brosser dans le sens du poil, mais pour poser des questions. Même quand elles dérangent. Surtout quand elles dérangent. Certains estiment que c’est trop tôt. Mais le temps du deuil, de la souffrance, du recueillement, de l’enquête, de la justice et des médias ne sont pas identiques pour tout le monde.

Nous pensons pourtant que les réponses que nous apportons servent à la vérité, et, dans la foulée, à l’accompagnement de ceux qui souffrent et qui ont besoin de savoir. Notre rôle dans la démocratie, c’est aussi ça.

Note de la rédaction:

Le directeur général de l'Hôpital du Valais, Eric Bonvin, avait évoqué dans une interview le fait que des journalistes en blouse blanche avaient tenté d’accéder aux chambres pour obtenir des informations. L'hôpital a démenti ces informations ce mardi: l'épisode faisait en fait référence à l’accident de bus de Sierre survenu en 2012.

L'établissement hospitalier précise qu'«un seul cas limite a été constaté»: il s'agissait d'un journaliste, accompagné d’un proche d’un patient, qui a essayé d’entrer dans un service hospitalier. Cela s'est toutefois déroulé sans usurpation d’identité ni de comportement déplacé.

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