Chronique de Claude Ansermoz
Locarno, l'autre réponse américaine

Entre compétition parfois aride, Piazza Grande sold out, films très attendus et formidable rétrospective sur la chasse aux communistes à Hollywood, premières impressions contrastées du Festival de Locarno 2026.
Claude Ansermoz revient sur les premiers jours du Festival de Locarno 2026.
Photo: Blick

En bref

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Premiers jours contrastés à Locarno: une compétition qui peine encore à convaincre, une Piazza Grande pleine samedi et une rétrospective hollywoodienne qui résonne fortement avec l’Amérique d’aujourd’hui.

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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

Le festivalier, qu’il soit accrédité ou non, est toujours un peu perdu à Locarno. Multiplication des films, des salles, des rencontres. Face à ce programme gargantuesque qui tient à la fois de l’enfer et du paradis, et comme il n’est pas Jésus marchant sur le lac Majeur en quête de filets de perches ou d’une baignade — je n’ai jamais vu les eaux si basses, et je ne parle même pas de la Maggia —, il est condamné au chemin de croix: celui du choix.

Il y a d’abord les réminiscences du passé. Revoir «Wild at Heart», qui avait embrasé la Piazza lors de son passage à Locarno en 1990 devant 10'500 personnes. Une ambiance dont on dirait aujourd’hui qu’elle était on fire. Ou «Danse avec les loups». Ou «Taxi Driver». Autant de valeurs sûres qui permettent de se rappeler que les films, contrairement aux festivaliers, vieillissent parfois très bien.

Mais le charme de Locarno, on l’a déjà dit dans une précédente chronique, c’est de tenter le versant «expérimental» du festival. On finit toujours par se dire, année après année, que la compétition va valoir son pesant d’os. Eh bien, après quelques jours, malheureusement, pas vraiment. Ou pas encore.

Un navrant «Ketticè»

Des quelques films vus jusqu’ici, il restera peut-être la première demi-heure de «Princesa Burro», conte chilien barré, bricolé, à la lisière du gore. Mais la princesse finit tout de même par perdre son royaume en chemin quand son bracelet magique l’emmène dans les vicissitudes du contemporain et d’un père qui ne veut pas pour elle d’autre amour que le sien. 

Le navrant «Ketticè», sorte de sitcom sur la jeunesse branchée – et droguée – de Palerme, ne sera pas sauvé par Monica Bellucci. Même si Variety y a notamment vu un film amusant et original. C’est aussi cela, Locarno: vérifier chaque matin devant le café que les autres critiques n’ont manifestement pas vu le même film que vous.

L'habitué québécois Denis Côté livre avec «Violence du corps de l’autre» un film courageux autour d’une femme qui donne la mort à ceux qui la lui demandent. Un sujet vertigineux, une mise en scène qui refuse obstinément de prendre le spectateur par la main, mais un résultat qui reste pour nous aride, voire foutraque. Là encore, une partie de la critique internationale s’est montrée nettement plus enthousiaste, y voyant une méditation sur la vie autant que sur la mort.

Des promesses, mais peu de résultats

On se réjouit surtout de voir «Manhunt», du Canadien Wayne Wapeemukwa, dont on parle beaucoup ici. Inspiré de faits réels, le film suit deux jeunes hommes qui prennent la fuite dans les immensités du nord canadien après avoir tué trois inconnus. Les premiers échos internationaux évoquent un film âpre, dérangeant, qui travaille la solitude, la masculinité et une certaine tentation nihiliste. Bref, exactement le genre de promesse qui pousse encore le festivalier à sacrifier deux heures de baignade.

Sur la Piazza, sold out samedi – ce qu’on ne voit tout de même pas chaque année –, on attend encore le film qui la fera vraiment décoller. Ce n’est pas «Armony», de l’Italien Dario Albertini, sorte de sous-«Little Miss Sunshine» transalpin, qui fera l’affaire.

L’Allemand Felix Randau s’est intéressé, lui, à un personnage autrement plus fascinant dans «Ich ist ein Anderer»: Felix Kersten, le masseur personnel d’Heinrich Himmler, longtemps présenté comme celui qui aurait profité de son influence sur le chef SS pour sauver des milliers de déportés. Une journaliste enquête, après-guerre, sur la réalité de cette légende. Et le film gratte là où cela devient intéressant: que reste-t-il d’un héros quand on commence à vérifier l’histoire qu’il a lui-même racontée?

La valeur refuge

Et puis, ce qu’il y a de bien avec Locarno, c’est qu’il y a toujours une valeur refuge. Même deux cette année.

L’ex-Rex est certainement le cinéma le plus confortable pour éviter la canicule. Et c’est lui qui accueille une bonne partie de cette rétrospective qui offre toujours de vrais moments de bonheur. Cette année, «Red & Black – Hollywood Left and the Blacklist» s’intéresse à une autre période fascinante — et nettement moins glorieuse — de l’histoire des Etats-Unis: celle de la chasse aux communistes à Hollywood, des listes noires et des artistes sommés de répondre de leurs convictions politiques.

Une rétrospective qui fait d’ailleurs beaucoup parler au-delà de Locarno. Et c’est peut-être là que le festival touche le plus juste pour l’instant: en rappelant à tous ceux qui pensent que c’était forcément mieux avant que le «bon vieux temps» avait aussi ses commissions, ses dénonciations, ses carrières détruites et ses artistes interdits de travail.

Avec, en creux, une question qui n’a rien d’archéologique: à quoi sert le cinéma quand le pouvoir politique cherche à imposer sa vision du monde? Aujourd’hui comme hier, certains films américains apportent une réponse assez simple: à résister.

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