Macron parle, Biden se prépare
L'autonomie stratégique européenne énerve à Washington

À peine rentré de Chine où il était accompagné d'Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron sera ce mardi 11 avril aux Pays-Bas. Il prononcera un discours sur la souveraineté européenne. Ce qui irrite à Washington, où Joe Biden sera de nouveau candidat en 2024.
Publié: 10.04.2023 à 18:02 heures
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Trois drapeaux, mais des relations différentes. Vu des États-Unis, la France reste un allié indispensable. Mais l'Allemagne est, pour Washington, le centre névralgique de l'Europe en 2023.
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Richard WerlyJournaliste Blick

Si le protocole est un baromètre, alors celui d’Ursula von der Leyen indique un temps très orageux du côté de Pékin. Invitée par Emmanuel Macron à l’accompagner en Chine pour sa visite d’État du 5 au 8 avril, la présidente de la Commission européenne a tout juste profité d’un strapontin.

Présente lors du premier entretien officiel entre le président français et son homologue chinois le 5 avril, l’ancienne ministre allemande de la Défense n’était pas présente ensuite lors de l’intervention conjointe devant la presse. Puis elle a disparu.

Inquiétudes chinoises

Logique peut-être, d’un point de vue protocolaire. Mais révélateur, surtout, des inquiétudes chinoises envers Bruxelles. Qui croire, au sein de l’Union européenne (UE)? Emmanuel Macron, qui vante «l’autonomie stratégique» du continent dans un entretien accordé aux «Échos», et dans un discours très attendu ce mardi à La Haye, aux Pays-Bas? Ou la présidente Von der Leyen qui, dans son discours sur la Chine prononcé le 30 mars, a jugé «mort-né» l’accord d’investissement conclu entre l’Europe et la Chine en 2020, après dix longues années de négociation? Avant de plaider pour une redéfinition complète des relations avec Pékin, premier partenaire commercial de l’UE...

Le problème est que le baromètre géopolitique est aussi affolé… de l’autre côté de la planète. À Washington, où Joe Biden, 80 ans, a confirmé, ce lundi 10 avril, qu’il se prépare à une nouvelle candidature présidentielle en 2024, le terme même d’autonomie stratégique européenne énerve. «Pendant trop longtemps, l’Europe n’a pas construit cette autonomie stratégique. Aujourd’hui, la bataille idéologique est gagnée, a renchéri Emmanuel Macron dans l’avion, à son retour de Chine. Il faut à présent mettre en œuvre cette stratégie. Le piège pour l’Europe serait qu’au moment où elle parvient à une clarification de sa position stratégique, elle soit prise dans un dérèglement du monde et des crises qui ne seraient pas les nôtres.»

Une clarification pas du tout claire

Sauf que la «clarification» en question n’est pas du tout claire pour l’allié américain, patron de l’OTAN, la plus puissante alliance militaire du monde, rempart des démocraties occidentales contre la Russie de Vladimir Poutine. «Autonome, cela veut dire quoi?, s’énerve un diplomate américain rencontré à Washington. Depuis des années, nous pressons les Européens de dépenser plus pour leur défense. Macron veut quoi? Avoir un pied dans l’OTAN et un autre en mer de Chine?»

L’autre problème de cette autonomie stratégique européenne défendue par la France – qui ambitionne aussi d’être, selon sa doctrine officielle, une «puissance d’équilibre» entre les grandes puissances – est en plus que ses partenaires européens ne la comprennent pas non plus. Ou pis, ne la soutiennent pas.

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Lorsqu’il s’exprimera mardi 11 avril à l’institut Nexus à La Haye, aux Pays-Bas, pour un discours présenté comme «marquant» par l’Élysée, Emmanuel Macron devra prêter attention aux questions. Les Néerlandais sont de longue date atlantistes, proches des Américains. À l’est et au nord du continent, les Polonais, les Baltes et les Scandinaves font rimer stratégie avec OTAN, sans nuances, comme vient de le prouver, le 4 avril, l’entrée de la Finlande, ex-pays neutre, dans l’Alliance atlantique désormais forte de 31 pays membres.

Alors, autonomie ou pas?

Alors, autonomie ou pas? «C’est un terme qui fâche, reconnaissait récemment l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, lors du lancement du livre du diplomate allemand Joachim Bitterlich «Le Passeur» (Ed. Gingko). Il faut le garder en réserve. Il faut un plan à sortir le moment venu. Mais pour l’instant, dès qu’ils entendent ces mots, Varsovie, Riga, Vilnius et tous les autres se cabrent.»

S’y ajoutent les enjeux industriels, commerciaux, énergétiques, miniers, technologiques. La réalité est que sur tous ces plans, le continent européen n’est pas autonome. Prenez un sujet d’avenir s’il en est, l’espace. «L’Europe est la seconde puissance spatiale au monde, mais nous ne pouvons pas nous reposer sur nos succès passés, assénait voici peu le Commissaire Thierry Breton. L’espace est un domaine de plus en plus contesté. C’est un domaine stratégique qu’il faut protéger et défendre, y compris pour nous, Européens.»

Or, qui dit protection et défense dit investissements, ressources humaines, choix technologiques. Une addition de moyens que Bruno Dupré, de la fondation Robert Schumann, estime indispensable. «Tout a été fait pour que l’Europe ne soit pas géopolitique. Tout a été fait pour mutualiser les grands secteurs de l’industrie lourde et ne pas répéter les erreurs passées de collusion entre politiques et magnats industriels qui ont fourni le socle de la revanche et de la Seconde Guerre mondiale, écrit-il. (...) C’est donc un nouveau cap qu’il nous faut maintenant prendre pour continuer à exister. Ce cap est celui de la responsabilité politique. Un cap presque à l’opposé de celui pris depuis les Traités de Rome, où la dépendance économique et militaire vis-à-vis des États-Unis a été synonyme de prospérité et stabilité. C’est un nouveau plan Marshall, politique cette fois-ci, dont nous avons besoin. Notre propre Plan Marshall. Une révolution culturelle. Une colonne vertébrale et un système immunitaire contre les attaques extérieures.»

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À Bruxelles, l’OTAN et l’UE cohabitent

La question centrale, en pleine guerre en Ukraine, est évidemment celle du lien entre Bruxelles (où cohabitent symboliquement les quartiers généraux de l’UE et de l’OTAN) et Washington. Joe Biden est, on le sait, bien plus européen que Donald Trump, l’ex-président républicain reparti à l’assaut de la Maison Blanche, et aujourd’hui aux prises avec la justice. Mais les États-Unis poussent avant tout leurs intérêts. La confrontation avec la Chine est désormais dans leur ADN politique. L’épuisement de la Russie dans la guerre en Ukraine est à leur avantage.

Le très respecté professeur Joseph Nye avait l’habitude, avant l’élection de Biden en 2020, de résumer les choses ainsi: «L’Europe partage toujours une frontière avec une Grande Russie amorale qu’elle n’est pas en mesure de dissuader seule sans alliance avec les États-Unis. Enfin, l’Europe commence à découvrir que l’Asie est un espace géopolitique et pas seulement un ensemble de marchés d’exportation.»

Deux ans plus tard, son pronostic s’est confirmé. D’où l’importance de regarder en face ce que peut signifier l'«autonomie» défendue par Emmanuel Macron. «Sans convergence, il est pourtant difficilement imaginable que les États-Unis et l’Union soient capables d’influencer les grands enjeux actuels de manière décisive, notaient en 2021 les experts du 'Grand Continent'. Plutôt que de se mettre en quête d’autonomie stratégique, il est surtout nécessaire de se concentrer sur la construction d’alliances stratégiques.» Et pas seulement avec Washington.

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