Les santonniers français veulent être protégés
Santons de Noël: la concurrence mondiale des crèches

De plus en plus de santons, ces figurines provençales en terre cuite, sont fabriqués à l'étranger, souvent de l'autre côté de la Méditerranée. Leur demande d'inscription au patrimoine immatériel de l'humanité est demandée à l'UNESCO
Publié: 21.12.2022 à 21:28 heures
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Dernière mise à jour: 24.12.2022 à 10:46 heures
Les santonniers de Provence, en France, ont déposé en décembre 2021 un dossier qui pourrait avoir un impact énorme sur leur avenir économique. Ils veulent faire entrer les santons de Noël au Patrimoine immatériel de l'humanité reconnu par l'Unesco, dont le siège est à Paris.
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Richard WerlyJournaliste Blick

Ils boucleront leurs cartons le 31 décembre. Ils replaceront alors, dans leurs caisses, bien emballés, les collections de santons qui, depuis la mi-novembre, attirent chaque jour des centaines de visiteurs à Aubagne, la ville de l’écrivain Marcel Pagnol. Ce 31 décembre, le marché local des santons et de la céramique bouclera son édition 2022 sans avoir reçu les réponses que les santonniers provençaux réclament aux autorités françaises.

La première concerne leur dossier, déposé il y a un an auprès de l’Unesco, l’organisation des Nations Unies pour la culture et l’éducation, afin de faire reconnaître leur art et leurs crèches de Noël comme «patrimoine immatériel de l’humanité». Rien de nouveau pour l'heure. La seconde question est plus économique: comment faire cesser la concurrence déloyale des santons fabriqués en Tunisie ou au Maroc (pour l’essentiel), puis rapatriés et transformés en figurines avec l’appellation «Fabriqué en Provence» ?

Au marché des santons à Aubagne

Le marché d’Aubagne est l’un des plus connus de France. On y trouve tous les personnages de la nativité, sous tous les formats, mais aussi bien d’autres figurines, toutes issues du terroir local, y compris des romans de Pagnol ou de Frédéric Mistral, les deux plus célèbres écrivains du cru. L’un des derniers personnages très recherchés est le professeur marseillais Didier Raoult, au cœur de la polémique durant la pandémie de Covid-19.

Les tailles diffèrent aussi. Il y a les grands santons habillés, costumés, où chaque petit morceau de tissu est une prouesse. Il y a aussi les crèches géantes, que l’on visite en famille. Toutes ne montrent pas la seule scène de la nativité. À Vallorbe, dans le canton de Vaud, c’est une crèche italienne qui est offerte aux visiteurs depuis la mi-novembre, dans l’église Saint-Romain. L’Italie du sud, en particulier la région de Naples, est aussi riche en santonniers. Près de Saint-Tropez en France, l’une des crèches les plus réputées est celle du santonnier Maxime Codou au village de la Garde Freinet, avec près de 5000 santons de 7 centimètres.

Traditionnellement, une crèche chrétienne comprend onze personnages et animaux: l’enfant Jésus, Joseph, Marie, les rois mages (Gaspard, Melchior, Balthazar), l’ange Gabriel, l’âne, le berger, l’agneau et le bœuf. Problème: plus personne ne peut aujourd’hui garantir que le santonnier qui est devant vous, tout sourire, n’a pas délocalisé sa production. Entre eux, ces artisans désignent les «mondialisés», ces santonniers qui vendent par correspondance et se contentent d’expédier les personnages depuis leurs ateliers.

Sur le Vieux-Port de Marseille, où la 203e foire aux santons est en train de s’achever, les plaintes vont bon train. «Il n’y a pas que l’industrie européenne qui doit être protégée, estime, au téléphone, l’un des exposants de cette foire très appréciée des touristes. L’artisanat, c’est le cœur de la France. Or qui se préoccupe de nous?»

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En direct des ateliers des santonniers:

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Un reportage sur France 3, la chaîne de télévision des régions, a récemment remis le sujet à la «Une». «Les santonniers de Provence doivent faire face à une nouvelle difficulté: la délocalisation. Des santons faits en Tunisie ou en Chine se retrouvent de plus en plus sur internet et même parfois aux côtés des santons 'Made in Provence'. Certaines procédures sont d’ailleurs en cours contre ces santonniers qui délocalisent», expliquent les journalistes qui l’ont réalisé. Scandale? Voire plus. Car cette délocalisation répond à une autre réalité, moins avouée et avouable: la lucrative multiplication des foires et marchés de Noël.

Tout le monde veut son marché de Noël

Toutes les municipalités françaises en veulent, surtout après la triste pause des deux années marquées par le Covid. Cela anime les centres-villes désertifiés. Les petites bourgades retrouvent vie. Mais comment fournir les quantités requises? Les Ateliers Marcel Carbonel, dans le vieux quartier de Saint-Victor, à Marseille, sont un bon lieu d’observation. Les santons en argile, tout juste sortis du four, attendent la peinture. Le processus de fabrication est lent. Comment ces firmes artisanales, même très tournées vers l’exportation, peuvent-elles fournir un marché estimé à plus d’un million de santons vendus chaque année?

Victimes de leur succès mondialisé

Les santons de Provence, victimes de leur succès mondialisé? C’est la thèse de Denis Muniglia, maître santonnier qui a mis sur pied, en Provence, un circuit touristique baptisé «La route de l’Argile». Installé à Marseille, dans le quartier du panier où nous lui avions rendu visite en 2020, cet artisan est à l’origine de l’Union des fabricants de santons. Laquelle a lancé la demande d’une indication géographique (IG), sorte l’appellation d’origine contrôlée pour les produits non alimentaires: «Les santonniers font travailler environ 800 personnes dans la région. Mais vu que la demande augmente, certains préfèrent embaucher ailleurs, à moindre coût».

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Le plus dur à contrôler? Les santons vendus par correspondance, au bout de quelques clics, sur les plateformes internationales. Ceux-là sont parfois directement expédiés de Chine. Les étiquettes «Fabriqué en Provence» apparaissent çà et là sur les personnages, avec des fautes d’orthographe grossières. Conseil d’un santonnier pour les amateurs: toujours regarder la signature dans l’argile, sous le socle du santon…

Jean-Pierre Pernaut, le défenseur des santonniers

Un homme ne ratait jamais l’occasion de défendre les santonniers provençaux: le journaliste et présentateur de télévision Jean-Pierre Pernaut, décédé le 2 mars 2022. Chaque année, les caméras de son journal de 13h, sur TF1, s’attardaient dans les ateliers, sur les marchés, auprès des artisans. Le nom du journaliste revient vite dans les conversations. Il a même un santon à son effigie.

Qui, pour prendre sa relève? «J’ai une seule chose à dire à nos amis suisses: achetez des santons français ou italiens d’origine, s’énerve au téléphone un santonnier d’Aubagne, en guerre ouverte contre l’un des grands ateliers de la ville, soupçonné de faire fabriquer en masse en Tunisie. Une crèche provençale, ce n’est pas un décor. Elle doit avoir une âme: celle de notre région!»

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