Une vitrine internationale
Le Maroc au Qatar, bien plus qu'une petite finale

La petite finale en Coupe du Monde de ce samedi 17 décembre est déjà une victoire pour le Maroc. Son influence et son «soft power», en Afrique surtout, sont assurées d'en bénéficier.
Publié: 17.12.2022 à 15:30 heures
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Dernière mise à jour: 17.12.2022 à 18:01 heures
Face à la Croatie en petite finale de la Coupe du monde 2022, les Lions de l'Atlas représenteront bien plus que la puissance et la qualité du football marocain.
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Richard WerlyJournaliste Blick

Vous aimez le Maroc sur le terrain de foot? Vous considérez les Lions de l’Atlas comme l’une des meilleures équipes de ce Mondial 2022 «Made in Qatar»? Alors, oubliez un instant le ballon rond. Car vu de l'Empire chérifien, la petite finale de ce samedi 17 décembre face à la Croatie sera bien plus qu’un match de football et une possible troisième place sur le podium.

Avec cette compétition organisée dans un pays du Golfe musulman, malgré les difficultés diplomatiques épisodiques entre Rabat et Doha et en dépit de la polémique sur l'arbitrage lors de la demi-finale perdue contre la France, le Maroc a trouvé une nouvelle vitrine internationale. Une vitrine géopolitique et surtout africaine. Carton plein pour ce pays de 37 millions d’habitants, ouvert sur l’Atlantique et reconnu pour sa stabilité au nord de ce continent africain si turbulent! Les allégations de cette fin de semaine sur l’implication du Maroc dans le scandale de corruption au parlement européen n’ont pas gâché la fête. Quel que soit le résultat pour les onze joueurs porteurs du maillot rouge à étoile verte, le pays maghrébin est assuré d’être vainqueur au lendemain de ce Mondial.

Une conférence qui accrédite le «soft Power» Marocain

Le Maroc, son influence et sa capacité à peser sur le cours des événements internationaux? Une conférence vient encore de l’illustrer. Clin d’œil du calendrier, la session 2022 des «Atlantic Dialogues», la réunion annuelle du think-tank Marocain Policy Centre for the New South (PCNS) vient de s’achever ce vendredi 16 décembre à Marrakech. Au menu? Des centaines de diplomates, militaires et observateurs réunis pour réfléchir sur l’état du monde, et en particulier sur les liens transatlantiques éprouvés par la guerre en Ukraine. Le résultat? La conscience d’une fracture très préoccupante entre les pays du sud et l’occident, avant tout préoccupé par la confrontation militaire actuelle avec la Russie.

Et le Maroc dans tout ça? «Nous avons un modèle. Oui, un modèle. Ce pays a la diversité en lui, aussi bien religieuse que culturelle ou politique. Nous sommes peu dans ce cas» a plaidé André Azoulay, conseiller du Roi Mohammed VI après avoir été aux côtés de son père Hassan II. Cette Coupe du monde 2022 a mis en valeur le fait d'etre Marocains tous ensemble». Avec lui: l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine: «Dans la mondialisation actuelle en train de se fragmenter, des pays comme le Maroc jouent un rôle de pont essentiel» a-t-il complété.


Pas d’évocation insistante des allégations récentes de corruption d’origine marocaine à Bruxelles. Rien sur les accusations d’utilisation massive par les autorités marocaines du logiciel espion israélien Pegasus pour cibler les opposants, et l'indignation que cela a suscité. L’édition 2022 des «Atlantic Dialogues», qui s’est tenue à Marrakech, a surtout regardé hors des frontières du Royaume. Avec cette certitude, palpable dans toutes les discussions: le fossé Nord-Sud est en train de s’accroître. Impossible par exemple, durant cette réunion, de ne pas utiliser le mot «Atlantique» sans être ramené par les participants africains et asiatiques à… l’Alliance atlantique, l’OTAN, cette structure militaire dominée par les Etats-Unis et revenue au premier plan depuis l’agression du 24 février de Vladimir Poutine contre l’Ukraine.

Attention à «l’occidentalisation forcée» du monde

Amr Moussa est ancien ministre des Affaires étrangères égyptien. Pour Blick, il confirme ce refus des pays émergents d’accepter sans ciller de se ranger derrière les Occidentaux. «Nous sommes en 2022. L’Internet et les réseaux sociaux nous montrent chaque jour que les valeurs invoquées par l’Occident sont bafouées par les pays européens et par les Etats-Unis lorsque ça les arranger. La solidarité n’est plus imposée. Elle doit être négociée, justifiée».

Et le Maroc dans ce grand jeu diplomatique? Et la corruption massive dont le Qatar semble s’être rendu coupable? «Il y a bien d’autres corrupteurs dans le monde. Ni les Américains, ni les Européens ne peuvent donner de leçons. Beaucoup de pays du Sud se sentent coincés, le dos au mur. Comme la Russie de Poutine. Le dire, ce n’est pas défendre l’agression, c’est constater les résultats d’une occidentalisation forcée du monde» poursuit Amr Moussa, dont le pays dépend de l’aide des Etats-Unis.

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Le Maroc, pays passerelle

«Or qui d’autre peut, aujourd’hui, réunir toutes les parties en présence?, interroge le directeur des «Atlantic Dialogues», Karim El Aynaoui. En Afrique, tout devient plus dur, difficile, heurté car la rancœur anti-occidentale est forte. Or nous faisons le choix contraire: celui de l’échange et des vérités que l’on doit accepter d’entendre des deux côtés de la Méditerranée.»

Retour au football. Une bonne partie des joueurs Marocains sont exilés en France. Leur gardien de but qui a réussi un Mondial parfait, Yassine Bounou, officie à Seville, en Espagne. Certains parlent mieux le français que l’Arabe. Ils sont la preuve d’une intégration réussie en Europe. Idem pour les supporters marocains qui, à l’exception d’échauffourées localisées et limitées, ont donné partout l’image d’un nationalisme sportif amical et bienveillant. A Paris, où beaucoup redoutaient le pire après la demi-finale France-Maroc, les interpellations policières ont visé des casseurs d’extrême-droite, agités de mouvements identitaires résolus à en découdre pour accréditer la thèse du chaos.

Des Lions de l’Atlas de toute façon vainqueurs

Ce Mondial Qatari aura-t-il, avec la belle performance Marocaine, contribué à montrer que le choc des civilisations n’est pas programmé? «On ne peut malheureusement pas dire ça, nuance à Marrakech un diplomate américain, soucieux de rester anonyme. Le Maroc marche avec succès sur une corde raide, car il a toujours été ouvert sur l’Occident. La monarchie lui garantit une stabilité enviée. Mais regardez autour: Algérie, Tunisie, pays du Sahel… Difficile de parler d’un modèle marocain qui réussit à essaimer, même si les entreprises de ce pays sont de plus en plus présentes sur le continent Africain.»

Les Lions de l’Atlas savent en tout cas qu’ils seront, même s’ils perdent ce samedi, reçus en vainqueurs à leur retour. Dans tous les aéroports internationaux du royaume, la photographie de leur équipe siège, en grand format, à l’arrivée des passagers. Au Qatar, le Maroc n’a presque pas encaissé de buts durant la compétition. Sa défense a été la clé de son succès. Mais en matière de relations internationales, le voilà propulsé meilleur buteur politique et diplomatique du Mondial.

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