Rencontre avec David Castello-Lopes
«Je suis maladivement nostalgique»

L’humoriste David Castello-Lopes n’aime pas le temps qui passe. Il en souffre même depuis l’âge de 5 ans. Confession tendre d’un artiste à succès de 44 ans qui ne retient pas ses larmes.
Connu pour ses chroniques piquantes, David Castello-Lopes, ancien journaliste devenu humoriste, cartonne sur les plus grandes scènes.
Photo: Manuel Braun
Didier Dana
Didier Dana
L'Illustré

Drôle, curieux de tout, l’ironie policée, David Castello-Lopes, silhouette fine, Franco-Portugais, 44 ans, diplômé d’histoire, ancien journaliste devenu humoriste, ex-glandeur assumé, fan de la Suisse et de ses travers qu’il brocarde en chansons, n’est pas fâché avec l’autodérision. Il fait rire sur les ondes de France Inter et fait salle comble du Zénith à l’Arena.

En décortiquant les phénomènes de société, il connaît un formidable succès. Mais qui est-il? Sous ses airs détachés, il a le blues du temps qui passe. Pour tenter de le cerner, il fallait, en écho au titre de son ouvrage Les origines (Denoël), paru en 2024, interroger les siennes. Pourquoi est-il à ce point nostalgique et pourquoi encore, alors qu’il est doté d’une mémoire autobiographique envahissante, craint-il l’effacement des souvenirs plus que quiconque? Ses parents ont tous deux été emportés par la maladie d’Alzheimer. Interview-vérité d’un grand sensible.

La curiosité vous habite depuis l’enfance, vous la partagez dans vos chroniques radio, en vidéo et sur scène. Comment étiez-vous, enfant?
J’étais un enfant dissipé, dans les jupes de sa mère. Une mère très présente, mère poule, mère juive. J’étais rêveur, enthousiaste, mais déjà nostalgique et mélancolique, avec une terreur du temps qui passe.

Vous êtes né à Paris mais vos «origines», pour reprendre le titre de votre livre, résonnent dans votre nom.
Je m’appelle David pour plusieurs raisons. Ça existe et ça se prononce dans toutes les langues. C’était aussi le nom de mon grand-oncle, mort à Auschwitz en déportation avec sa famille. Mon grand-père n’arrêtait pas de l’évoquer quand j’étais petit. Il avait disparu depuis cinquante ans, mais il était toujours présent dans son esprit. Après, la nostalgie, la mienne, c’était tout le temps. Je suis maladivement nostalgique.

Le thème de la mémoire vous habite. Il y a le temps qui passe, pour vous, et une sorte de devoir de mémoire côté familial. Vous a-t-on expliqué l’Holocauste?
Jeune, j’ai compris que c’était gigantesque à travers le destin de ce parent. Un jour, encore enfant, alors qu’un reportage passait à la télé sur les camps, mon père m’a mis la main devant les yeux afin que je ne voie pas ces images si dures de la libération des camps. Entre 15 et 18 ans, je m’emportais dès qu’on faisait une blague sur la Shoah. Avec le temps, je me suis dit: «Ma famille a souffert, mais pas moi, là, tout de suite.» J’ai détaché mon identité de ça et j’ai arrêté de prendre mal ces blagues.

Très attaché aux objets, David Castello-Lopes collectionne les différents emballages d'un même produit.
Photo: Manuel Braun

De quelle origine était votre père?
Il était moitié Français et moitié Portugais. Côté français, son grand-père, Emile Lévêque, était chef d’orchestre dans l’armée et anti-dreyfusard. Il possédait des livres antisémites, genre «les Juifs dominent le monde». Mon père était le fils de la fille de ce monsieur – Marie-Antoinette Lévêque – et de José Castello-Lopes, un Portugais. Ils se sont connus dans une ville de villégiature: Vichy. Mon père y est né avant que Vichy ne devienne une ville de mauvaise mémoire.

La mémoire, encore elle. Votre papa était-il pratiquant?
Elevé dans un catholicisme strict, il a renié la religion à l’adolescence. Son anticléricalisme m’a beaucoup influencé. Il avait du mépris pour l’Eglise. Enfant, on lui disait qu’il allait «pourrir en enfer pour le vol d’une gomme». A 10 ans, ça vous terrorise.

Et vous?
De catholique, il n’y avait rien. Je faisais épisodiquement les fêtes juives avec mes grands-parents, mais pas ma bar-mitsvah. J’ai grandi à un moment où sincèrement, et jusqu’à récemment, je me suis dit: «L’antisémitisme est derrière nous.» Je ne sais pas si j’aurais le même optimisme aujourd’hui... Ma mère est née en janvier 1943, au cœur du drame. En août, cette année-là, son oncle a été déporté. Maman aurait dû s’appeler Rebecca. Mes grands-parents se sont dit: «Ce n’est peut-être pas la meilleure idée en France occupée.» Ils lui ont donné comme prénom Danièle et ont accolé celui de Renée, le plus proche possible de Rebecca.

«
La peur d’oublier me poursuit depuis l’enfance
»

A l’école, étiez-vous moqué pour vos origines?
Oui, pour le côté portugais et tous ses clichés. On me surnommait aussi «David Castello l’obèse», car j’étais un peu enveloppé. Si j’avais été obèse, je pense que ça aurait été horrible. Mon père, élevé à la dure au collège militaire dans les années 1930, me disait: «Si on t’emmerde, tu casses la gueule des gens. Ensuite, c’est moi qui m’occuperai des retombées légales.»

Vous souffriez beaucoup?
Sans me comparer à des gens harcelés de manière extrême, les humiliations étaient quasi quotidiennes. Un jour, il y a eu le mot de trop et je me suis battu. J’ai envoyé mon poing dans la figure d’un camarade. Il a saigné. Vous auriez vu la fierté de mon père quand je lui ai raconté ça! Cela dit, je ne sais pas si j’aurais fait la même chose avec quelqu’un susceptible de me dominer...

Votre père, c’est Gérard Castello-Lopes, grand photographe, considéré comme le Henri Cartier-Bresson portugais. Son travail témoigne de la vie sous la dictature de Salazar.
C’était un homme brillant, cultivé. Il avait des passions dévorantes qui ne duraient pas. Il a excellé en plongée sous-marine, jouait formidablement du piano. Et il s’est passionné pour la photo. En entendant la chanson de Starmania, «J’aurais voulu être un artiste», il pleurait en disant: «C’est l’histoire de ma vie.» (Silence ému.) Artiste, il a fini par le devenir. En 1950, il a commencé à photographier à la manière de Cartier-Bresson, puis il a arrêté jusqu’au début des années 1980. Le Portugal étant redevenu une démocratie, on a redécouvert son œuvre et on lui a dit: «Expose, c’est incroyable!» Il l’a fait et il a repris la photo à plus de 55 ans.

Votre papa, qui fixe le temps à travers l’image, va décliner, frappé par la maladie d’Alzheimer.
Ça a été progressif... Cette maladie, hélas, m’est très familière. Non seulement à cause de mon père, mais de ma mère aussi, malade comme lui. Elle nous a protégés, ma sœur et moi, en veillant sur mon père. Quand elle est tombée malade, nous avons été en première ligne.

Comment s’est manifesté le déclin de votre papa?
Au début, il fallait être très proche de lui pour s’en rendre compte. Quand quelqu’un de flamboyant s’éteint, ça se voit tout de suite. Il y a eu des moments terribles d’agressivité, de mutisme ou de détresse. Entre ces phases, on se disait: «Il a l’air d’aimer l’instant qui passe...» Un jour, alors que nous lisions un texte en portugais, je lui ai demandé: «Tiens, je ne connais pas ce mot. Qu’est-ce qu’il signifie?» Et il a éclaté en sanglots. Je sentais qu’il voyait à quel point la question était simple, mais mesurait le fossé qui le séparait de la réponse. C’était la source d’une détresse profonde.

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Pour conjurer le passage des ans, il aime aussi réaliser la même photo à travers le temps.
Photo: Album privé

Votre maman ayant connu la même maladie, en avez-vous peur?
Il y a eu ce moment terrible où je me suis dit: «Non, pas elle... pas elle aussi...» Ce sont les deux grandes épreuves de mon existence. Ma mère est morte il y a trois ans. Je commençais à faire mon premier spectacle («Authentique», ndlr). J’ai une très bonne mémoire des événements de ma vie. Je retiens énormément de situations. Or, statistiquement, j’ai plus de chances d’avoir cette maladie que d’autres. Vu qu’il est très important pour moi de me souvenir, vu que pour moi, oublier c’est mourir, ça me terrorise. La peur d’oublier me poursuit depuis l’enfance. Ironie cruelle: j’ai plus de chances que la moyenne des gens de mourir d’une maladie dont le principal symptôme est d’oublier.

Au décès de votre mère, vous découvrez un carnet dans lequel elle a inscrit l’une de vos réflexions. Vous aviez 5 ans. Que lui aviez-vous dit?
«J’aurais préféré ne jamais naître, comme ça, je n’aurais pas à mourir.» J’ai compris à 5 ans que le temps n’allait que dans un sens. J’étais à la buanderie, je faisais couler le robinet et ça m’est tombé dessus. J’ai su que je n’aurais jamais plus 4 ans. Ça a provoqué une crise d’angoisse totale. J’en ai pleuré et je suis allé me réfugier dans les bras de ma mère. De là date cette obsession de vouloir retenir le temps qui passe. Ça s’est manifesté dès l’enfance. J’en parle dans Délicieux, mon tout nouveau spectacle.

Qu’avez-vous su exprimer en allant vous confier à votre mère?
«Mais, je n’aurai plus jamais 4 ans...» Elle a été honnête en confirmant mon intuition. Je me souviens d’un moment de douceur. Souvent, les enfants se rendent compte qu’ils vont mourir à la faveur du décès d’un animal de compagnie. L’humoriste américain Louis C.K. a dit: «C’est bien quand le chien meurt, car c’est un tour de chauffe pour la grand-mère.» Quand mamie mourra, on dira: «C’est comme Fifou!» (Rires.)

Petit, songiez-vous à «arrêter» le temps?
Oui. J’ai le souvenir d’un paquet de gâteaux. En les mangeant, il m’est venu l’idée que je ne voulais pas tous les finir, sans quoi cela signifiait que le bon moment que j’avais vécu allait se terminer. J’ai donc longtemps gardé le paquet mais avec un seul gâteau dedans. Si le paquet n’était pas fini, alors le moment n’était pas vraiment passé. (Rires.) J’avais aussi un dentifrice, l’Aquafresh 3, bleu, blanc, rouge. Je l’adorais. Un beau jour, ils ont changé de packaging et j’ai ressenti un sentiment de détresse, la fin d’un truc. J’ai conservé un ancien tube pour pouvoir faire durer le packaging, que ma mère a fini par jeter. Aujourd’hui encore, je garde les anciens emballages des choses.

Le petit David passait ses étés au Portugal avec ses parents Danièle et Gérard, grand photographe portugais.
Photo: Album personnel

C’est une version sophistiquée du syndrome de Diogène?
Je me soigne avec le temps. Tout est classé. Je jette avec plus de facilité désormais, parce que je me suis rendu compte, il y a peu, qu’à ma mort, si je gardais trop, la perspective que tout soit jeté était plus grande. En revanche, s’il reste deux caisses, ce sera plus facile à conserver pour ceux qui me survivront.

A la fin de votre livre, vous rendez hommage à vos parents.
J’écris: «J’aime imaginer qu’ils auraient été fiers de moi.»

Ils n’ont pas pu partager votre succès.
Ma mère, un peu. En vrai dandy, je n’ai été indépendant financièrement qu’à 29 ans. J’ai mis longtemps à trouver ma voie. Ma mère m’a vu faire des pilotes pour Canal+, avoir une sorte de reconnaissance. Elle a connu le début de ma notoriété. Ça la rendait fière quand des gens me demandaient: «Vous êtes David Castello-Lopes?» Elle était déjà malade, mais en a eu conscience. Elle ne m’a jamais vu sur scène, en revanche. Et mon père a fortiori... C’est peut-être le plus dur pour moi, parce qu’il aurait... (Silence.) Il voulait être un artiste.

Chez l'ex-journaliste, tout est classé et annoté, conservé dans des cartons. «Mais je me soigne», rassure cet accumulateur.
Photo: Manuel Braun

Vous êtes très ému en le disant.
Oui. Il m’aurait vu réussir dans ce qu’il aurait aimé accomplir lui-même. Or il n’en a absolument rien vu. Et, en plus, son esprit a disparu avant même que j’aie fait quoi que ce soit dans mon existence. C’est un peu le jeu quand on décide, comme lui, de faire des enfants à 56 ans. C’est dur à vivre pour moi. C’est pour ça que j’essaie de lui rendre hommage en l’exposant. Une place porte désormais son nom à Lisbonne.

Comment se manifeste pour vous la perte de vos parents?
Il n’y a pas longtemps, dans le centre du vieux Lausanne, tard le soir, en passant devant le Café du Grütli, je me suis effondré en sanglots. En 2020, quand je suis venu pour la première fois en Suisse, j’y ai emmené ma mère en week-end. Elle était déjà malade depuis un an et ça s’était aggravé. Nous avons dormi au Beau-Rivage, où j’ai demandé conseil pour un restaurant typiquement suisse. Ils servaient au Grütli ce poisson dont je ne connaissais pas l’existence: l’omble chevalier. Ma mère a regardé le menu, a reconnu ce mot et elle a dit: «Il y a de l’omble chevalier.» Elle m’en a appris l’existence. C’est un de mes derniers souvenirs joyeux avec elle. Alors, de passage à Lausanne, ça a ravivé tout ça. Et là, en vous parlant, c’est un peu émouvant pour moi. (Au bord des larmes.) C’était le 14 février dernier.

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On me surnommait aussi "David Castello l’obèse", car j’étais un peu enveloppé
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Associez-vous votre nostalgie au terme portugais saudade, cette émotion riche et nuancée?
C’est compliqué de démêler ce qui, dans cette nostalgie personnelle, pourrait venir d’une détermination culturelle. En même temps, je peux à peine écouter du fado. Au bout de trois phrases, je m’effondre en larmes. Et ça va appuyer sur les tréfonds de tout ce qui me fait de la peine dans la vie, de la tristesse de mes parents, de la famille, de l’enfance. Quand j’étais petit, le Portugal était central. J’y allais quatre mois par an en vacances. Le fado me relie directement à ça, et à tout ce monde disparu: mon enfance où tout le monde est mort. J’en écoute donc très peu, parce que c’est une expérience d’une très grande intensité pour moi. 

David Castello-Lopes jouera le 25 mars au Maxi-Rires Festival. Il sera à Morges-sous-Rire le 6 juin et à l'Uptown Geneva du 17 au 19 juin.
Photo: Maxi-Rires
Un article de «L'illustré» n°12

Cet article a été publié initialement dans le n°12 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 mars 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°12 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 mars 2026.

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