Ils font tous le même cauchemar. Tous les candidats à l'élection présidentielle française du printemps 2027, qu'ils soient déjà déclarés ou non, redoutent de se retrouver face à la colère de parents indignés et révoltés par l'affaire Lyhanna. Cette collégienne de 11 ans a été retrouvée morte le 4 juin, dans un silo à grain à Fleurance, proche de la commune d'habitation rurale de sa famille.
L'autopsie, qui n'a pas encore établi les raisons de son décès, a confirmé qu'elle avait été violée. L'homme suspecté du meurtre, interpellé le 1er juin après avoir été vu avec la fillette dans sa voiture, a été incarcéré et placé à l'isolement. Il avait été visé par plusieurs plaintes pour harcèlement et viols, négligées par la police et la justice.
Le cauchemar des aspirants à la présidence de la République est nourri par un premier rapport rendu public le lundi 22 juin. Dans ce document rédigé par une mission d'inspection administrative – un rapport plus complet est attendu d'ici quelques semaines – figure ce que tout responsable politique redoute: la preuve de dysfonctionnements majeurs de la police et de la justice dans un pays, la France, où l'une et l'autre ont vu leurs moyens budgétaires augmenter ces dernières années.
«Un système complaisant»
L'exemple le plus désolant de cette débâcle judiciaire est le sort fait aux plaintes déposées en août 2025 par une mère de famille, au sujet de viols répétés dont sa fille de 11 ans avait été victime de la part du suspect. Cette mère avait documenté le comportement de l'intéressé. Sa fille avait témoigné. Les faits avaient été recoupés.
Mais aucune des plaintes n'a été prise en compte. Motif: des problèmes postaux, car les documents avaient été envoyés par courrier; et un désintérêt manifeste des gendarmes qui auraient dû enquêter. Résultat: la mère de famille a décidé de porter plainte contre le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, dont plusieurs personnalités ont demandé la démission. C'est notamment le cas de Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national (droite nationale-populiste), prompte à dénoncer cette «affaire d'Etat».
Le plus grave, dans ce premier rapport, est qu'il démontre l'inefficacité chronique de la justice française dans cette affaire. Lyhanna, la fillette assassinée, était une amie d'école d'une des filles du suspect. Plus grave encore: toute cette affaire s'est déroulée dans un périmètre de quelques dizaines de kilomètres, dans une zone rurale où tout le monde se connaît et où les gendarmes peuvent, en théorie, facilement enquêter et interroger les témoins.
«Ce n'est pas une question d'erreurs humaines, a expliqué dans «La Tribune du Dimanche» la comédienne Andréa Bescond, figure de la lutte contre les violences sexuelles. Nous sommes là face à un système complaisant, où personne n'assume ses responsabilités.»
Le fantôme d'Outreau
L'affaire Lyhanna réveille un autre fantôme, qui avait pesé lourd sur la vie judiciaire française au début des années 2000: l'affaire d'Outreau. Il s'agissait d'un scandale concernant des faits d'inceste, de viols et d'abus sexuels sur mineurs ayant eu lieu entre 1997 et 2000 dans la région Nord-Pas-de-Calais.
Douze enfants avaient été reconnus, en première instance, victimes de viols, d'agressions sexuelles, de corruption de mineurs et de proxénétisme. Avant que le procès en appel ne fasse tomber la quasi-totalité des accusations! A l'époque, Outreau était devenu synonyme de doutes. Doutes sur une justice à charge. Doutes sur une instruction trop accusatoire. Doutes, aussi, sur la parole des enfants.
Fait encore plus révélateur: l'un des avocats stars de l'affaire d'Outreau était Eric Dupont-Moretti, devenu ensuite ministre de la Justice (2020-2024). Il défendait alors l'une des accusées, dont il avait obtenu l'acquittement. La rumeur, à l'époque, l'avait soupçonné d'avoir malmené verbalement les enfants lors des interrogatoires...
Quel bilan tirer de cette affaire Lyhanna dans un pays, la France, où les violences sexuelles contre les enfants sont un fléau? Une commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (la Ciivise) y a été créée en mars 2021 à la suite de l'émergence du mouvement #MeToo Inceste. Son premier rapport, en 2023, avait été un choc.
Il avait révélé que 160'000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, que 5,4 millions de femmes et d'hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance, et que l'impunité des agresseurs ainsi que l'absence de soutien social apporté aux victimes coûtent 9,7 milliards d'euros chaque année en dépenses publiques. Quatre-vingt-deux préconisations avaient été formulées.
Polémique sur les réformes
Sauf que la polémique s'était ensuite installée. Une partie des membres de cette commission avaient démissionné, estimant que «certains à la Ciivise ont confisqué le pouvoir et se refusent à penser à des questions centrales, comme l'ordonnance de protection immédiate de l'enfant, l'inclusion des cousins comme auteurs incestueux, l'élaboration d'une infraction spécifique d'inceste, l'imprescriptibilité (...) La Ciivise n'est plus en mesure de soutenir des réformes législatives pourtant massivement demandées par les victimes d'inceste et la société française», affirmaient ses détracteurs.
Sanctions après le rapport
Et maintenant? Les sanctions prises dans la foulée du rapport sur l'affaire Lyhanna, à savoir le transfert d'un procureur et du chef de la brigade de gendarmerie locale, ressemblent plutôt à des fusibles. Des députés demandent, avec le soutien de la présidente de l'Assemblée nationale, l'ouverture immédiate d'un débat sur une loi «intégrale» pour lutter contre les violences sexuelles.
Une marche citoyenne est convoquée à Paris pour le 14 juillet, jour de fête nationale. Des manifestations sont organisées partout en France, devant les tribunaux. Un appel à une grande grève nationale a été lancé pour l'automne. Mais l'urgence est chiffrée: 70'000 plaintes concernant des enfants molestés sont en attente. Le ministre de la Justice a promis qu'elles seraient traitées d'ici le 13 juillet.
Pendant ce temps, à Paris, la municipalité est encore aux prises avec le scandale des violences sexuelles dans des établissements périscolaires. La ville fait l'objet de plusieurs plaintes pénales. Au total, 132 animateurs ont été suspendus depuis le début de l'année, dont 52 pour «suspicion de violences sexuelles ou sexistes». Un plan à 20 millions d'euros a été mis en place, avec la constitution d'une «commission d'enquête indépendante», présidée par un ancien juge des enfants, Antoine Garapon. A coup sûr, les candidats à l'élection présidentielle devront tous le recevoir et l'auditionner.