Le commentaire d'Ellen De Meester
Dubaï n'est pas qu'un Disneyland de luxe pour les influenceurs

Alors que les Emirats arabes unis subissent les frappes iraniennes, la presse européenne se focalise sur la peur des «influenceurs de Dubaï». Notre journaliste déplore que l'émirat soit moqueusement réduit à un paradis de l'influence, face à une véritable menace.
137 missiles et 209 drones ont été interceptés par les Émirats arabes unis depuis le début des frappes iraniennes.
Photo: DR
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

D'abord, je déclare mes intérêts: j'ai vécu plusieurs années à Dubaï, où une partie de ma famille réside toujours. J'ai découvert cette ville flamboyante à un très jeune âge, avant que ne s'y ruent des floppées d'influenceurs en quête d'une vie de luxe. J'ai levé les yeux au ciel, quelques années plus tard, voyant que la presse n'avait d'intérêt que pour les allègres excès de ces créateurs de contenu, iPhone 17 en main, flottant entre les îles artificielles sur des licornes gonflables. Pourquoi limiter un lieu aussi unique aux selfies d'une poignée d'individus dont le job se résume justement à vendre un mirage?

Ce n'est pas la réalité. En tout cas pas celle que je connais. Je n'ai jamais essayé d'exprimer ce point de vue, parce qu'il est presque impossible de décrire le vrai Dubaï à des personnes n'ayant jamais pris la peine de s'intéresser réellement au quotidien banal qu'on peut y mener. Et aussi parce que, bien sûr, je ne cautionne absolument pas les inégalités qui y restent omniprésentes. 

Mais en voyant la presse suisse, française ou britannique railler, d'un ton méprisant à peine dissimulé, la «peur des influenceurs», je ne peux plus me taire. Malgré les pluies de missiles iraniens, les médias évoquent surtout leur envie de quitter leur nouvelle vie d'éclat pour retourner se réfugier au pays; entre les lignes, on a l'impression de lire «Bien fait pour eux! Rentrez payer vos impôts». On découvre même des vidéos générées par l'IA représentant des hordes de clones stérotypés aux lèvres pulpeuses se débattre sur le tarmac pour être rapatriés.

Célébrer la menace qui plane sur des civils?

On dirait que le monde se réjouit de la détresse de ces personnes, qui n'avaient qu'à pas rechercher une vie de luxe. Mais on oublie qu'on parle de civils. D'un émirat entier, avec des familles ordinaires, des enfants qui vont à l'école, des employés qui travaillent et des maisons tout à fait normales (sans toboggans, courts de tennis et zoos privés) au-dessus desquelles 137 missiles et 209 drones iraniens ont été interceptés en un seul weekend. 

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L'avocate australienne Irina B. Heaver, installée dans la ville, déplore sur X que le premier réflexe de nombreux internautes est de tourner Dubaï en ridicule, de moquer ses résidents et d'exulter en voyant leur angoisse: «Vous n'êtes pas obligés d'aimer Dubaï, écrit-elle. Mais célébrer la menace qui plane sur des civils? C'est de la folie.» 

J'ignore s'il s'agit carrément de folie, mais il me semble qu'on peut en tout cas y percevoir un fond de jalousie. Et sans doute une certaine fermeture d'esprit. Car à force de se concentrer sur ce centre économique très médiatisé, on oublie presque qu'il existe d'autres émirats et d'autres pays touchés par ces mêmes frappes iraniennes sur le Golfe. En se focalisant sur les influenceurs, on limite le discours à une seule catégorie de la population, dans un seul des pays concernés. Dézoomons un peu. Quittons Instagram des yeux. Et revenons-en à l'essentiel: aucune population de civils ne mérite de vivre dans la peur, de guetter le son étouffé des missiles interceptés. Peu importe leur nombre de followers.

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