Anticiper le bon moment pour acheter une action en bourse, c’est bien. Cela permet d’entrer à temps pour gagner sur la hausse. Mais savoir quel est le bon moment pour vendre une action, voilà qui est encore mieux. La douleur d’essuyer une perte, dans la psychologie de l’investisseur, est en effet supérieure à la satisfaction de réaliser un gain. Vendre au pic du prix d’une action, tel est le rêve de tout trader.
Savoir «timer» le marché est encore plus important lorsqu’on investit dans des titres spéculatifs, dont le prix fait du yo-yo. Prenons le cas de la société texane de jeux vidéos GameStop. Quiconque aurait acheté dix actions GameStop à 44,2 dollars le 8 janvier 2021 aurait réalisé 1738% de hausse... à condition d’avoir vendu exactement trois semaines plus tard, le 29 janvier. En revanche, imaginons un investisseur qui n’aurait pas vendu ses dix actions, qui valaient alors 812,5 dollars. Enthousiasmé par une hausse si fulgurante, il aurait ajouté le 29 janvier 100 actions à 8125 dollars, se serait accroché durant la baisse et n’aurait vendu que le 14 février. Il aurait perdu 6156 dollars, ou 75,8%, sur les titres acquis le 29 janvier. Certes, il aurait gagné 345% sur ceux acquis le 8 janvier. Sauf qu’eux représentaient une petite somme le jour de l’achat, limitant son gain en valeur absolue à 156 dollars. Au total, notre investisseur, qui s’est emballé au sommet de la bulle et n’a surtout pas pensé à vendre, a perdu 6000 dollars.
Face à ces paraboles (hausses exponentielles), le trader expérimenté sentirait l’accélération et serait mal à l’aise. La vitesse même de la hausse doit mettre l’investisseur en alerte. De telles paraboles ne peuvent se stabiliser en douceur. Certes, si vous sortez et que la hausse se poursuit, vous aurez le sentiment d’avoir sauté du train en marche trop tôt et manqué par exemple 20-30% de hausse supplémentaire. Il est difficile de prévoir où la parabole s’arrête. Mais si l’investisseur rate le pic, c’est pire: la descente sera fulgurante. Il lui faudra vendre très vite, car chaque minute compte dans un krach. Fatalement, il vendra trop tard.
Comme on le voit, savoir sortir à temps relève d’un pari. Surtout que l’industrie du conseil en placement recommande plus volontiers des idées d’achat que des idées de vente. En effet, les professionnels de l’investissement sont mieux rémunérés par les achats d’actions de leur clientèle, ou les souscriptions de fonds de placement, que par leurs prises de bénéfices. L’investisseur a donc intérêt à développer ses propres repères et identifier des signaux de vente.
L’analyse technique: un oracle qui a ses mérites
Si les cours des actions individuelles sont difficiles à prévoir, l’analyse technique, qu’on appelle aussi analyse graphique ou chartisme, peut servir de guide. Elle identifie des niveaux de support (un plancher sous lequel le prix ne semble pas pouvoir descendre) et les niveaux de résistance (un plafond que le prix ne semble pas pouvoir franchir) qui peuvent aider l’investisseur à prendre ses décisions.
«L’analyse technique offre toute une palette d’outils permettant d’identifier des signaux de vente», d’après Bruno Estier, un analyste technique genevois et formateur dans ce domaine depuis de nombreuses années. Les plus connus de ces signaux sont les moyennes mobiles sur le long terme, par exemple sur 200 jours de trading. C’est le prix moyen d’une action, lissé sur cette période. «On part du principe que si les prix sont au-dessus d’une moyenne mobile qui monte, le marché monte. Au moment où les prix passent en dessous de la moyenne mobile et que celle-ci se met elle-même à pointer vers le bas, on a une confirmation que la tendance haussière a tourné à la tendance baissière. C’est un signal de vente.»
Bruno Estier évoque d’autres signaux, plus tardifs: «On prend un lissage de prix sur une période plus courte, par exemple une moyenne mobile sur 20 jours. Quand elle baisse, puis croise et passe sous la moyenne mobile de 200 jours, qui monte encore, c’est un autre signal de vente.»
Autre technique, identifier la bande de trading dans laquelle fluctue un prix: c’est un couloir dans lequel le cours évolue en zigzag. «En tenant compte de la largeur de la bande, on établit des instruments qui calculent en pourcents combien on est proche du haut ou du bas de la zone. Le signal de vente sera donné par un pourcentage élevé sur le haut.»
Autre signal, moins mathématique que psychologique, que Bruno Estier juge solide: les divergences entre prix et momentum (vitesse). Par exemple, une action atteint un 1er sommet de prix, puis un 2e sommet, puis un 3e. Mais lors du 3e, le momentum, soit la vitesse à laquelle on a atteint ce sommet, a ralenti par rapport au 2e sommet. Il y a donc divergence entre prix et vitesse. Cela préfigure un renversement de tendance, avec une courbe de prix qui devrait s’orienter à la baisse.
La figure de la tête-épaules
L’analyse technique offre aussi les fameuses figures comme la «tête-épaules»: lorsqu’un prix atteint un 1er sommet (épaule gauche), puis un 2e sommet (tête), puis un 3e sommet inférieur (épaule droite), et que le prix passe en dessous de la ligne qui joint les creux entre les sommets, c’est un signal de vente.
Comme on le voit, l’analyse technique signale à un investisseur s’il est face à une tendance haussière ou baissière. Dans le premier cas, il aura intérêt à acheter lors des baisses (dips) du titre. Dans le second, il devra alléger son portefeuille lors des rebonds.
L’analyse fondamentale: influence de l'inflation, des lois et de la géopolitique
Des signaux d’achat et de vente sont aussi fournis par les variables macroéconomiques, comme la croissance, l’inflation et les taux d’intérêt, mais aussi les nouvelles lois ou les évolutions géopolitiques. Ainsi, pour les traders en pétrole, il était aisé d’anticiper une envolée des cours au début de la crise du Covid et de la guerre en Ukraine (signaux d’achat).
Un exemple de signal de vente majeur: l’inflation. Plus exactement, le moment où les autorités ont commencé à parler du grand retour de la hausse des prix, dès novembre 2020. Dès 2021, le taux d’inflation allait soudain s’envoler de 0% à 5% dans la zone euro. Pour tout investisseur en bourse ou en cryptomonnaies, l’impact inflationniste de la crise du Covid sonnait l’alerte. Il fallait réduire les expositions les plus risquées, vendre sur rebonds, prendre ses bénéfices. En effet, une hausse de l’inflation préfigure des hausses de taux d’intérêt. Dans un contexte où les taux étaient restés bas durant de longues années, l’impact allait être encore plus grand, car les acteurs du marché se sont fortement endettés, profitant du long régime de taux 0%. Dès lors, les hausses de taux percent souvent les bulles spéculatives (car les traders sont incités à se désendetter en vitesse). Quand des masses d’argent emprunté sortent du marché boursier, ce dernier baisse. Qui dit inflation, dit hausse des taux et dégonflement de la bulle boursière.
Actif particulièrement spéculatif, le bitcoin aurait dû être vendu dans les trois mois qui ont suivi les annonces d’inflation, soit jusqu’à février 2021. Il a connu un premier krach de 50% entre mars et juillet 2021, puis un autre de 70% de novembre 2021 à fin 2022. De même, le Nasdaq a chuté de 30% dès novembre 2021 et sur les six mois qui ont suivi. Les taux d’intérêt ont commencé à effectivement monter en mars 2022 aux États-Unis et en juillet 2022 dans la zone euro. C’est leur anticipation qui a dégonflé la bulle boursière. Quand il y a eu la première hausse de taux aux États-Unis en mars 2022, le bitcoin avait déjà perdu 40% depuis son sommet de novembre 2021, et le Nasdaq 23%.
Le bon timing appartient aux investisseurs alertes, qui suivent de près les facteurs macroéconomiques déterminants, et s’aident éventuellement de l’analyse technique. Ces indicateurs gardent les investisseurs vigilants au sommet d’une euphorie, leur évitent de s’enivrer et les préviennent de se retirer à temps.