Petites mains jointes devant la poitrine. Brève inclinaison de la tête.
C’est ainsi que l’on salue un invité au Cambodge. Et c’est de la même manière que, ce matin-là, 550 enfants accueillent Didier Cuche à l’école de Smiling Gecko. Ils ne savent pas qui il est. Ils ne connaissent ni les vainqueurs des globes de cristal, ni les médaillés olympiques, ni les légendes du cirque blanc. Ils voient simplement un grand homme au regard chaleureux. Et ils lui témoignent leur respect.
Didier Cuche observe les enfants. Leurs yeux brillants. Leurs uniformes scolaires aux couleurs délavées. Leurs pieds nus dans la poussière. Il rit. Pas par arrogance. Mais parce que l’émotion lui ôte la parole. Le Cambodge fait partie des pays les plus pauvres du monde. Beaucoup de gens ne savent ni lire ni écrire et se nourrissent de grenouilles, de serpents ou d’araignées. Ici, chaque jour est une question de survie.
L’école est une ancre. La plupart des enfants n’ont rien mangé durant le week-end. Le lundi matin, ils reçoivent enfin un premier repas. Ils peuvent prendre une douche, enfiler des vêtements propres. Et surtout recevoir une éducation, ce qui reste rare dans le pays. «C’est fou de voir que tant de choses sont considérées ici comme des privilèges, alors qu’elles sont totalement normales chez nous», souffle Didier Cuche.
Il secoue la tête et regarde ses enfants, Noé et Amélie. «Vous savez quelle est la seule différence entre vous et un enfant d’ici? L’endroit où vous êtes nés.» Noé réfléchit, puis lâche: «Là, je peux être reconnaissant d’être né en Suisse, hein Papi!»
Manuela Cuche est elle aussi profondément touchée par le sort des enfants du Cambodge. Lors de la distribution des repas, les larmes coulent sur ses joues. Elle n’arrive plus à parler. Plus tard, elle dira: «En tant que mère, c’est encore plus dur. Je suis ici avec mes enfants qui ont absolument tout, alors que les autres doivent se battre chaque jour pour manger. Ça fait mal.» En même temps, Didier et Manuela sont bouleversés par la joie de vivre et la légèreté qui émanent des enfants comme une cascade.
Jamais vu de neige
L’école de Smiling Gecko est la première étape du voyage des Cuche. Ils sont déjà au Cambodge depuis une semaine et ont visité Siem Reap et Battambang. Ils se trouvent désormais chez Hannes Schmid, le fondateur du projet. «Avant de venir ici, nous voulions vraiment comprendre l’histoire du pays, voir et ressentir la vie», explique Didier Cuche.
Le Cambodge reste marqué par la guerre civile des années 1970, qui a fait près de deux millions de morts, ainsi que par une reprise du conflit dans les années 1990.
À l’école, les enfants apprennent les mathématiques, l’art, l’anglais et leur langue maternelle, le khmer. Trois fois par semaine, ils font du sport. Didier Cuche leur parle de réussite sportive, de discipline et de confiance en soi. Champion du monde, quintuple vainqueur du Hahnenkamm, vice-champion olympique et multiple vainqueur de classements par discipline, il raconte son histoire. Il montre des vidéos de la légendaire descente de Kitzbühel et des images de mètres de neige dans son Jura natal, au pied du Chasseral.
Les enfants ouvrent de grands yeux. Ici, personne n’a jamais entendu parler de ski, encore moins de neige. Soudain, Didier Cuche lance en anglais: «Bon, maintenant, tout le monde s’accroupit!» Dans la grande salle, tous se lèvent immédiatement et tentent de l’imiter.
Des rires et des cris fusent. «C’est dur, hein! Il faut tenir comme ça pendant deux minutes et garder l’équilibre, à 120 km/h!» Les enfants abandonnent au bout de quelques secondes, mais s’amusent énormément. Et Didier Cuche est dans son élément. Lors du cours de sport du lendemain, il saute et court avec l’énergie d’un jeune chevreau. «Ces enfants ne connaissent pas le luxe. Mais ils connaissent la joie de vivre. Et elle est contagieuse!»
Le plus grand fan de Didier Cuche
Cela faisait longtemps que Didier Cuche souhaitait se rendre au Smiling Gecko Campus. Il a rencontré Hannes Schmid, comme par hasard, à Kitzbühel. «Dès la première seconde, Hannes m’a dit que je devais venir ici. Que nous soyons là aujourd’hui, c’était écrit.» Les deux sont restés en contact. Au printemps dernier, ils se sont croisés par hasard dans le hall d’un hôtel à Zurich. «C’est à ce moment-là que j’ai su que c’était le bon timing.»
Pour Hannes Schmid, c’est un honneur. «Avoir Didier ici est un immense cadeau. Après tout, je suis son plus grand fan!» Le lendemain, le fondateur accompagne personnellement son héros à travers la ferme, véritable système économique porteur d’espoir. Ils traversent à pied des rizières, des maisons d’artisans, des bassins d’eau. Ils visitent la boulangerie où est cuit le pain pour l’école et le campus. On y fabrique même de la tresse.
Dans la pisciculture, des hommes nourrissent les poissons, nettoient les bassins et transportent des bennes. Noé et Amélie tentent d’attraper des poissons, avec succès. Dans la menuiserie voisine, on fabrique des tables et des lits nécessaires sur place. Et c’est à la boucherie que Didier Cuche s’épanouit. «Avant, j’étais boucher, vous savez. Si je n’avais pas réussi en ski, je serais peut-être encore boucher aujourd’hui», sourit-il.
Smiling Gecko ne veut pas seulement atténuer la pauvreté, mais la surmonter grâce au travail, à la formation et à l’autosuffisance. L’école, la ferme, les ateliers, les programmes sociaux et un complexe hôtelier fonctionnent comme des rouages parfaitement imbriqués. «Ce que Hannes a créé ici est incroyable. Et unique», admire Didier Cuche. «Et pourtant, c’est triste de l’entendre dire que ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan.»
Un hôtel pour gagner de l'argent
Près de 70’000 personnes sur et autour du campus profitent directement ou indirectement de Smiling Gecko. «Mais je comprends ce qu’il veut dire», poursuit Didier Cuche. «Il y a des millions de personnes dans ce pays. Il faut simplement plus de gens comme Hannes.»
L’objectif à long terme est que le système s’autofinance et puisse un jour se passer de dons. C’est dans cette optique que la famille Cuche séjourne au Smiling Gecko Farmhouse. Bois, calme, piscine, gastronomie raffinée: un boutique-hôtel au milieu de nulle part.
«C’est assez fou», dit Manuela Cuche. «Mais Hannes a créé un lieu où l’on peut et doit profiter.» Et où chaque franc dépensé par les visiteurs bénéficie directement au projet et à la population locale.
Le point fort pour les enfants? «La piscine!», s’exclament Amélie et Noé à l’unisson. Puis le garçon demande: «Papa, on pourra revenir ici?» Didier Cuche sourit: «Je peux bien l’imaginer, mais il faudra attendre encore quelques années.» «Cinq?» – «Trop peu.» – «Dix?» – «Trop long.» – «Alors juste avant mes 18 ans!»
Retour à la maison
La famille Cuche voyage rarement aussi loin. Le climat tropical ne convient guère à Didier Cuche. «Je suis un homme d’hiver.» Aujourd’hui encore, il reste très lié aux sports de neige. Président du Giron Jurassien, il se rend chaque année aux épreuves de Coupe du monde d’Adelboden, de Wengen et de Kitzbühel. «J’aimerais tout regarder, mais je ne veux pas que les enfants passent quatre heures devant la télévision. Alors, je triche parfois sur l’iPad», rit-il.
Pour l’instant, c’est le retour en Suisse. Après treize heures de vol, la famille retrouvera le Jura. «Nous emportons beaucoup de choses avec nous, surtout de l’humilité. Et nous avons redécouvert à quel point nous sommes chanceux», conclut Didier Cuche.
Il y a des endroits que l’on quitte, mais que l’on continue à porter en soi. Et parfois, les souvenirs nous y ramènent plus vite que prévu.