Le rugby n'évolue pas
Avant les quarts, le grand écart

La planète ovale tourne en rond: à rebours des déclarations d'intention des grandes nations sur l'élargissement du rugby, la phase de groupes du Mondial 2023 a confirmé l'existence d'un fossé béant entre l'élite et le reste du monde.
Publié: 09.10.2023 à 17:45 heures
Les Français font partie des favoris pour aller au bout dans leur Coupe du monde.
ATS

«C'est comme un spectacle. D'un côté, les clowns, et de l'autre, les rois du cirque», a résumé, amer, le sélectionneur du Chili Pablo Lemoine après la déroute contre l'Angleterre (71-0). La résistance samoane contre l'Angleterre (18-17), voire le succès portugais contre les Fidji (24-23) ce week-end ne suffisent pas à masquer une réalité: jamais il n'y a eu autant de cartons dans la compétition.

De la démonstration irlandaise contre la Roumanie (82-8) à la claque infligée par les All Blacks à l'Uruguay (73-0), huit matches se sont conclus avec une équipe empilant plus de 70 points, une première. Le précédent record datait d'il y a vingt ans, lors du Mondial 2003, et la tendance était plutôt au reflux depuis.

«Fossé d'argent»

Les dernières consignes arbitrales, favorables à l'attaque, peuvent expliquer en partie cette inflation de points, observée depuis déjà plusieurs mois. L'asymétrie financière davantage encore: les équipes des îles du Pacifique sont souvent privées de leurs meilleurs joueurs, attirés par leurs voisins de Nouvelle-Zélande et d'Australie mais aussi par les pays du Nord, dont ils peuvent ensuite revêtir le maillot après cinq ans de résidence.

«On ne comblera jamais le fossé en matière d'argent, c'est un doux rêve», juge Peter Harding, directeur général de la Fédération des Tonga. «Tous les joueurs éligibles ne jouent pas pour nous», observe-t-il sans animosité. «Ils doivent faire leurs propres choix concernant leurs contrats, la façon dont ils s'occupent de leur famille. Ce n'est pas une négociation. C'est leur travail, et ce n'est pas à nous d'interférer avec leur souhait.»

La Namibie et l'Uruguay, deux «petits» très vaillants.

Ce qu'il regrette, c'est le manque d'affrontements avec les meilleures équipes: en plus d'offrir une manne financière, ces matches permettraient de préparer ses joueurs au plus haut niveau. «On arrive en Coupe du monde sans avoir joué contre une équipe de l'élite depuis environ quatre ans», déplore encore Peter Harding.

«Si on ne joue jamais à cette intensité, comment savoir ce qui se passe après vingt ou quarante minutes?», abondait Pablo Lemoine quand son Chili a fini par craquer après avoir rivalisé vingt minutes durant contre l'Angleterre.

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«Le prochain Mondial, ce sera pareil»

«Ces joueurs n'ont jamais connu ce contexte, jamais ils n'ont joué un match de ce niveau et ils y goûtent seulement lors de la Coupe du monde. Le prochain Mondial, ce sera pareil», pronostique l'ex-international uruguayen.

Du changement est bien au programme... mais il risque au contraire de boucher un peu plus le calendrier des meilleures sélections, avec la création d'une Ligue mondiale bisannuelle à compter de 2026, comptant les équipes des Six nations, les quatre du Rugby Championship ainsi que deux autres invités.

«Cela signifie que les équipes du top 12 vont jouer entre elles de manière régulière, avec les avantages de performances et de sponsoring allant avec», observe Peter Harding. «Les équipes du deuxième niveau joueront les unes contre les autres et n'auront pas souvent l'occasion d'affronter celles du meilleur niveau.»

Pourtant, un élargissement de la Coupe du monde est en préparation avec un passage de 20 à 24 équipes étudié par World Rugby. «Pourquoi?», s'est interrogé sur X (ex-Twitter) l'ancien vice-président de la fédération internationale Agustin Pichot, désormais opposant du président Bill Beaumont, et militant pour un aménagement du calendrier pour que toutes les équipes jouent plus souvent contre les meilleurs.

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«Cette sélection avait joué huit matches en quatre ans», constate le sélectionneur de la Namibie Allister Coetzee. «On en a fait autant cette année en trois mois. Cela montre que si on pouvait jouer des test-matches en nombre suffisant, on serait bien mieux préparés.»

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