Les stars, les caméras, les hymnes et les médailles: tout le monde verra le spectacle lors des JO de Milan-Cortina. Mais avant le premier engagement, il y a un autre match, invisible, qui s'est joué sous les projecteurs. À Milan, ce match-là s’est disputé contre les retards, la construction, et l’imprévu permanent d’une patinoire temporaire montée en urgence. Et cette rencontre, Dan Moffat a bien cru ne pas la gagner.
Au cœur de ce chaos, le Canadien a tenu la barre. Responsable de la glace, habitué des JO et des énormes rendez-vous du hockey, il nous a raconté comment il a vécu ces dernières semaines entre boue, stress et retards chroniques.
De l'extérieur, on a l'impression que c'était très compliqué de préparer la glace en temps et en heures. C'était vraiment si compliqué?
(Il rigole) Oh oui. Honnêtement, je peux dire sans risque que ça a été le plus grand défi de ma vie. On avait envie d'organiser des matches de préparation en décembre et l’état de la glace était correct pour patiner et puis visuellement... c’était horrible. Franchement, la qualité n'était de loin pas au niveau de ce que l'on attend pour un événement olympique.
En janvier, il y a eu des matches de Coupe d'Italie. C'était déjà mieux?
Oui, la qualité de glisse était acceptable, mais l’apparence ne l’était toujours pas. Or aux JO, la glace doit être parfaite sur tous les plans: sensation, sécurité, mais aussi visuel. Tout est scruté, tout est filmé.
Et ensuite, il a fallu tout reprendre en urgence?
Exactement. J’ai été contraint de retarder le plus possible le début de la fabrication de la glace pour coller au planning de construction. À la base, je voulais commencer autour du 17 janvier. Puis on a repoussé au 21, au 24… et on m’a encore demandé de décaler de deux jours. Finalement, on a commencé le lundi 26 seulement.
En clair, il n'y avait plus aucune marge, non?
Zéro. J’ai dit très clairement: «C’est notre date limite. Il me faut sept jours pour être prêt.» Et ce lundi-là, on arrive avec mon équipe pour démarrer à 8h… et on n'a rien pu faire avant 21h à cause du chantier autour. Là, je dois bien avouer que j’ai commencé à douter.
Qu’est-ce qui bloquait à ce point?
Tout. Le tunnel des surfaceuses, l’accès à la patinoire, les zones techniques… À un moment, le couloir entre mon espace de travail et la glace était rempli d’eau et de boue. Pas de la poussière: de la boue. Impossible de faire un pas sans en ramener sur la surface.
D’où venait cette boue?
De l’arrière du bâtiment. La zone des Zamboni est le seul accès possible pour les engins de chantier: chariots élévateurs, lifts, matériel de construction… Et cette zone a été la dernière à être asphaltée. Résultat: tout le monde passait chez moi avec les roues pleines de saleté.
Malgré ça, une fois lancé, tout a roulé?
Oui. Dès mardi, honnêtement, ça a été très bien au niveau de la glace. J’ai pu poser les marquages hockey et les logos proprement, et à partir de là je suis devenu «le policier de la glace».
«Le policier de la glace»?
Oui, je protégeais la surface. Je voulais garder un contrôle total. Je pense même avoir viré le propriétaire de l'enceinte un jour (rires). Il y avait des gens qui prenaient des photos sur la glace, je leur ai crié dessus. Peu importe qui ils sont: c’est le plus grand événement hockey du monde. Il faut respecter ça.
Les Français ont été les premiers à patiner dessus.
Oui. Jusqu’à leur arrivée, il y avait eu moins de six personnes sur la glace. Leur deuxième entraînement a été parfait: ils ont patiné fort, ils l’ont vraiment «cassée». C'était un bon test.
C'était agaçant, non?
Au contraire, j’étais content. Je dis souvent: la glace, c’est comme un muscle. Il faut la casser pour la renforcer. Quand c’est neuf, tu ajoutes de l’eau, tu fais geler très froid, donc tu mets de la pression. Ensuite, il faut relâcher ce stress.
Il y a un moment où vous vous êtes dit que vous n'y arriveriez pas?
Oui. Le lundi 26, clairement. Ce soir-là, je me suis demandé si on allait être prêts à temps.
Et aujourd'hui, c'est un soulagement. C'est quoi les choses importantes que vous observez pour savoir si c'est une bonne glace?
Les gens voient une rondelle rebondir et pensent que c’est forcément une mauvaise glace. Ce n’est pas toujours vrai. Moi je regarde les passes: les sorties de zone, les transversales, les passes entre deux défenseurs qui doivent glisser et rester à plat. Et j’écoute aussi le bruit des patins.
Le bruit des patins?
Oui, parce qu’ici, c’est une patinoire temporaire dans une salle de concert. On n’est pas directement sur le béton: il y a de l’isolation, et les tuyaux de réfrigération sont posés dessus. Du coup, c’est beaucoup plus bruyant. Les équipes mettent dix secondes lors du premier entraînement et ne comprennent pas ce qui arrivent. Vous verrez les joueurs regarder leurs patins après deux tours de patinoire. Mais ensuite tout le monde s'habitue.
Et la foule? 10’000 personnes au lieu de 2000, ça complique le travail?
Il faut anticiper. Le public réchauffe l’air, donc je dois parfois démarrer la journée avec une glace un peu plus froide, pour que l’échauffement reste bon. Après deux ou trois matches, j’aurai les bons réglages.
À Milan, il y aura trois matches par jour. Ça change tout?
Totalement. Dans mon club de Colorado en NHL, un jour de match c’est presque trop simple: après les entraînements du matin, l'arène est vide et j’ai cinq heures et demie pour préparer la glace. Ici, si j’ai une heure et demie entre deux matches, je suis déjà chanceux.