Après l'affaire des nageurs chinois
Hajo Seppelt, expert en dopage: «Je comprends que les sportifs se dopent»

Hajo Seppelt, journaliste d'investigation travaillant notamment pour la chaîne allemande ARD, a révélé des cas de dopage spectaculaires. Pour Blick, il a accepté d'en dire plus son travail, qui ne lui vaut pas que des amis. Interview.
Publié: 10.07.2024 à 17:12 heures
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Hajo Seppelt dit de la lutte antidopage: «Il n'a jamais été question d'adopter une position critique sur le sujet. Mais plutôt de maintenir le sujet en dehors du débat public.»
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Patrick Mäder

Hajo Seppelt, on a appris que 23 nageurs chinois de haut niveau avaient été testés positifs en 2021 sans être sanctionnés. Ces «China files» , une affaire explosive juste avant les Jeux olympiques?
De mon point de vue, des tensions sont inévitables pendant les Jeux olympiques. En fait, les dernières découvertes devraient suffire à rouvrir complètement le dossier. Si les critiques parviennent effectivement à convaincre l'AMA (ndlr: l'Agence mondiale antidopage) de le faire, elle repoussera certainement cette démarche à après les Jeux. Afin de ne pas mettre en péril la réputation des JO. Gagner du temps, c'est un vieux schéma bien connu de ceux qui doivent se justifier.

Quels sont les nouveaux éléments dont nous disposons?
Nous en parlerons en temps voulu, et certains indices pourraient éclairer l'argumentation des Chinois sous un jour nouveau. Une argumentation qui a été reprise par l'AMA.

«À l'époque, les exigences de désinfection étaient élevées en raison de la présence de Corona. Il est évident que cette histoire de contamination n'est guère crédible.»Hajo Seppelt

Les Chinois affirment que les 23 cas de dopage positifs sont dus à une contamination dans une cuisine chinoise. L'AMA a adopté cette position. Entre-temps, la justice américaine s'est également mise sur l'affaire. Pensez-vous que c'est une bonne chose?
En général, je trouve que c'est une bonne chose que l'AMA reçoive une pression de l'extérieur et doive faire la lumière sur tant de questions en suspens. Peut-être que l'Allemagne devrait faire de même et la Suisse aussi. Celui qui investit de l'argent dans l'AMA, qui ne fait manifestement pas son travail, doit aussi exiger des réponses et des explications.

Que reprochez-vous exactement à l'AMA dans ce cas?
Le manque apparent d'intérêt pour les éclaircissements. Je me demande comment on peut se satisfaire du fait que, deux ou trois mois après la contamination, on aurait encore trouvé des résidus dans un moulage de la cuisine d'un hôtel, supposé avoir été utilisé en permanence. De plus, à l'époque, les exigences de désinfection étaient élevées en raison de la présence de Corona. Il est évident que cette histoire de contamination n'est guère crédible.

«Le président de l'AMA, Witold Banka, un homme à la solde du président du CIO Thomas Bach»Hajo Seppelt

Les Etats-Unis menacent même de ne plus financer du tout l'AMA. Qu'est-ce que cela signifierait pour l'AMA et les efforts contre le dopage?
On n'en arrivera pas là, mais la pression ne diminuera pas avec de telles menaces, ce qui est une bonne chose, et elle entraînera aussi des conséquences, à mon avis.

Quelles conséquences?
Ce qui me pose problème, c'est l'action d'Olivier Niggli à la tête de l'AMA, un Suisse au poste de directeur général. Il tire les ficelles dans l'ombre du président de l'AMA, Witold Banka, un homme à la solde du président du CIO Thomas Bach, qui s'appuie à son tour sur l'expertise de Niggli. Banka donne parfois l'impression d'être une marionnette. A mon avis, l'AMA n'a pas compris qu'il est contre-productif de se contenter de repousser les critiques extérieures plutôt que de les affronter. Il n'est pas rare que les journalistes critiques, par exemple, soient attaqués ou discrédités par la direction actuelle de l'AMA. Le cas de la Chine en a été un exemple significatif.

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Comment peut-on expliquer de telles attaques?
Il devrait être dans l'intérêt de l'AMA de communiquer de manière transparente. Mais elle ne le fait pas. Certains journalistes semblent être considérés comme des adversaires plutôt que les tricheurs eux-mêmes. Ma dernière interview avec Banka, par exemple, a eu lieu alors qu'il était en campagne électorale pour la présidence de l'AMA, c'est-à-dire avant 2020. Il s'est alors présenté volontiers devant la caméra. Mais depuis qu'il est le patron, il n'y a que des déclarations vides de sens ou simples, qui semblent avoir été apprises par cœur et qui s'apparentent à de la pure communication publique. Et si nous ne diffusons pas ce genre de futilités superficielles, on nous le reproche. Je ne suis pas sûr que ce soient les bonnes personnes qui représentent cette organisation à l'extérieur. Y compris au niveau des relations publiques. Du temps de David Howman, le prédécesseur de Niggli, celles-ci était nettement meilleure.

La crédibilité de l'AMA semble profondément ébranlée. Comment expliquer cette situation à un sportif qui espère une compétition équitable?
On ne peut pas lui expliquer cela. Les sportifs doivent en effet se mettre quasiment à nu pour les contrôleurs antidopage et n'obtiennent même pas de réponses satisfaisantes lorsqu'il s'agit d'un cas comme celui de la Chine. La colère et la frustration de nombreux sportifs sont grandes. Je pars du principe que onze des 23 sportifs chinois qui apparaissent dans les «China files» seront également au départ à Paris. Ce train est presque impossible à arrêter. Et ce n'est certainement pas un bon sentiment pour ceux qui espèrent une compétition équitable. Cette affaire est un coup de poignard dans le dos de tout athlète propre.

«Je pars du principe que onze des 23 sportifs chinois qui apparaissent dans les «China files» seront également au départ à Paris.»Hajo Seppelt

Mis à part ce cas, qui s'est déjà produit avant Tokyo 2021, on entend peu parler de dopage ces derniers temps. Il n'en a pas été question au Qatar lors de la Coupe du monde de football, il n'en est pas question lors de l'actuel championnat d'Europe, pas plus que lors du Tour de France. Le sport est-il vraiment devenu plus propre?
Le système de test s'est certes beaucoup amélioré, et pourtant, il est encore pourvu de nombreuses failles. En comparaison internationale, les contrôles antidopage sont effectués de manière très différente en termes de quantité et de qualité. À cela s'ajoute l'analyse en laboratoire, qui est certes à des années-lumière de ce qu'elle était il y a encore quelques décennies, mais qui ne permet toujours pas de détecter toutes les substances ou qui, pour des raisons de coûts, ne recherche pas tout ce qui pourrait l'être. Le fait est que les enquêteurs et les tricheurs continuent de se livrer à une concurrence qui n'est pas toujours à armes égales.

Vous avez dit un jour que vous compreniez les sportifs qui se dopent. Après tout, ce n'est pas un crime grave. Pouvez-vous expliquer cette affirmation ?
De nombreux sportifs s'investissent énormément dans leurs objectifs, dédient tout à leur sport, ont des attentes élevées envers eux-mêmes. Ils sont souvent soumis à une pression énorme: Ils sont instrumentalisés par les Etats, les fédérations, les fonctionnaires, les entraîneurs et les sponsors. Pour moi, ils sont parfois à la fois victimes des circonstances et coupables. Ils ont toujours besoin de succès pour se légitimer à leurs propres yeux et aux yeux des autres. Mais que se passe-t-il lorsque ces succès ne sont pas au rendez-vous et qu'il y a des gens qui te proposent des solutions faciles?

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«Le fait est que les enquêteurs et les tricheurs continuent de se livrer à une concurrence qui n'est pas toujours à armes égales.»Hajo Seppelt

Des solutions sous forme de moyens illicites...
Oui, et ce qui est intéressant, c'est que beaucoup de ceux qui ont recours au dopage dans cette situation ne se considèrent pas du tout comme des tricheurs, mais pensent, comme Jan Ullrich autrefois, qu'il n'y a pas d'autre solution, parce que tout le monde fait comme ça. En ce sens, je comprends les sportifs, mais je ne les approuve évidemment pas.

Vous attendez-vous à de nombreux cas de dopage prochainement?
Non, l'expérience montre qu'ils sont très rares pendant les compétitions, mais cela ne signifie pas qu'il n'y aura pas de dopage pour les Jeux olympiques. En règle générale, on se dope longtemps avant et de manière ciblée pendant la préparation. Mais pas sur le lieu de la compétition. On ne passe pas non plus devant un poste de police en étant ivre, si l'on sait qu'un contrôle est en cours.

Vous allez également vous rendre à Paris – est-ce dangereux pour vous?
C'est un sujet que je ne souhaite pas aborder publiquement. Disons qu'il y a parfois des gens qui me surveillent. Finalement, tout le monde n'est pas ravi que mon équipe et moi fassions ce travail de sensibilisation.

En 2018, la Russie vous a déclaré «personne indésirable» et vous a d'abord refusé un visa. Finalement, vous avez renoncé à votre voyage pour des raisons de sécurité. Pourquoi?
Les menaces étaient si massives que les services de sécurité allemands m'avaient fortement déconseillé de me rendre en Russie. Pour autant que je sache, je suis encore aujourd'hui une personne indésirable en Russie.

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«Il y a parfois des gens qui me surveillent. Finalement, tout le monde n'est pas ravi que mon équipe et moi fassions ce travail de sensibilisation.»Hajo Seppelt

Qu'en sera-t-il à Paris?
Je ferai mon travail à Paris et ne me cacherai pas. Mais en général, j'ai l'impression que de plus en plus de gens trouvent ce que nous faisons bon et important. Le nombre de critiques a nettement diminué au fil des ans. Avant, c'était beaucoup plus difficile dans le sport, nous étions vite considérés comme des rabat-joies. Souvent, je me retrouvais tout seul et j'étais frustré de voir à quel point les stars étaient acclamées sans aucune distance. Aujourd'hui, notre travail fait partie intégrante de la couverture sportive de la chaîne ARD (ndlr: chaîne de télévision publique allemande), depuis près de 20 ans, et c'est une bonne chose. Nous nous en réjouissons.

Tout ce combat en vaut-il la peine ?
Nous ne sommes pas là pour changer concrètement les choses. Nous ne sommes pas des activistes, mais des journalistes. Les changements doivent être initiés par d'autres. Mais il est évident que nos recherches ont permis d'en initier. Nous avons mis au jour de nombreux cas spectaculaires et avons ainsi certainement contribué à ce que certains acteurs du sport mondial pensent différemment qu'auparavant au sujet du dopage et de la corruption. En tant que représentant de la télévision publique, je suis particulièrement heureux lorsque des personnes m'écrivent après des reportages pour me dire qu'elles savent désormais pourquoi elles paient la redevance TV. Cela me rend un peu fier.

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