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Les mille vies d'Erich Burgener, le légendaire gardien de but de la Nati

Erich Burgener se livre à Blick et raconte les moments forts d'une carrière époustouflante, débutée en tant qu'avant-centre à Rarogne et qui l'a vu devenir gardien de but du LS, de Servette et de la Nati. Le Haut-Valaisan ouvre le grand livre des souvenirs.
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Daniel Leu

Erich Burgener fête ses 75 ans cette année et ouvre le grand livre des souvenirs, pour Blick.

Monsieur Burgener, quand avez-vous mangé pour la dernière fois une fondue bourguignonne?
Erich Burgener: Je vois parfaitement où vous voulez en venir (rires). Je me souviens surtout de ma première bourguignonne.

Racontez-nous encore une fois...
C'était en 1970, lorsque j'ai quitté Rarogne pour aller jouer à Lausanne. En guise d'adieu, je suis allé manger un soir au Killerhof de Stalden avec Yvonne, qui est devenue mon épouse. Nous avons commandé une fondue bourguignonne, mais nous n'avions aucune idée de la manière dont on la mangeait. C'est pourquoi nous nous sommes tous les deux terriblement brûlés la bouche...

Même à 75 ans, Erich Burgener travaille toujours.
Photo: BENJAMIN SOLAND

Commençons par le début. Comment s'est passée votre enfance?
J'ai grandi à Turtig, un petit village qui fait partie de Rarogne. En hiver, il n'y avait pas un seul rayon de soleil pendant trois mois, mais beaucoup de neige. C'est pourquoi je faisais du ski et du hockey sur glace. Comme les deux n'étaient pas possibles en été, nous jouions au football. Mais pas encore en club. Nous enfoncions simplement deux bâtons quelque part dans un champ pour faire un but, et c'était parti. Comme nous n'avions pas de télévision, nous écoutions toujours les reportages sur le football à la radio le dimanche après-midi. Quand le journaliste disait «Richi Dürr passe la balle à Robi Hosp», nous regardions ensuite dans nos images Panini à quoi ils ressemblaient, car nous n'en avions aucune idée.

Et quand êtes-vous arrivé au FC Rarogne?
D'abord chez les juniors B, quand j'avais environ 14 ou 15 ans. Je jouais en attaque. J'adorais quand je marquais un but et que je voyais le filet trembler. Mais un jour, quand ils n'ont plus eu de gardien, ils ont dit que le plus grand, celui qui pouvait atteindre la barre avec les mains, devait aller au but. Et c'était moi.

Rêviez-vous d'une carrière de footballeur professionnel?
Ce n'était pas du tout à l'ordre du jour à l'époque. C'est pourquoi j'ai fait un apprentissage de dessinateur sur béton à Viège. Par chance!

Pourquoi?
En première année d'apprentissage, j'étais bien sûr chargé d'aller chercher les neuf heures pour tout le monde. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance d'Yvonne, qui travaillait à la boucherie. Nous sommes mariés depuis 54 ans.

Que s'est-il passé ensuite au FC Rarogne?
Le club évoluait alors en 1re ligue. L'entraîneur Carlo Naselli était également gardien de but. A la fin de la saison 1967/68, il y avait un tour de relégation avec trois équipes: Stade Lausanne, Versoix et Rarogne. Comme Carlo était blessé, il m'a mis dans les buts. J'avais 17 ans. J'ai fait quelques boulettes et nous avons été relégués. Ensuite, on a dit dans le village que Rarogne était descendu à cause de moi. Mais heureusement, nous avons eu un nouvel entraîneur en la personne de Peter Troger. Il a renvoyé tous les anciens joueurs, à l'exception de deux ou trois, et a construit une nouvelle équipe avec de jeunes joueurs. Nous sommes alors remontés immédiatement.

En 1970, Sion et Lausanne voulaient tous deux vous engager. Signer au FC Sion n'aurait-il pas été plus logique pour vous en tant que Valaisan?
Mon père Roman voulait que je signe à Sion, ce qui aurait sans doute été une bonne chose pour lui en tant que patron d'une entreprise de construction, car cela lui aurait peut-être permis d'obtenir l'un ou l'autre contrat. Mais je voulais aller à Lausanne, car le légendaire gardien Frankie Séchehaye y était l'entraîneur des gardiens. Mon père m'a donc conduit de Rarogne à Viège, à la gare, dans son Opel Rekord orange. Sur le quai, il m'a dit: «Mon fils, tu dois faire attention à deux choses: au foehn et à la jalousie».

Le père d'Erich Burgener, Roman (à gauche), lui a donné un conseil important après son passage à Lausanne: «Mon fils, tu dois faire attention à deux choses: le foehn et la jalousie».
Photo: Blick

Lausanne était-elle pour vous un autre monde? Y étiez-vous un étranger?
Ça va... J'avais déjà fait l'expérience de «l'étranger» auparavant. Après ma 2e année à l'école secondaire, mes parents m'avaient envoyé à Estavayer-le-Lac pendant un an pour apprendre le français. C'était une école qui appartenait aux prêtres fribourgeois. Une période très stricte. Si nous voulions aller au lac, par exemple, nous devions nous y rendre en colonne par deux, sous surveillance.

Pour votre transfert à Lausanne, vous avez reçu une prime.
Je l'ai investie à Rarogne dans un appartement. Mais à Lausanne, j'avais vraiment un petit salaire, y compris en comptant celui d'apprenti maçon. Je n'étais pas professionnel à ce moment-là. A cette époque, j'allais régulièrement voir maman pour lui demander une avance. Mais parfois, heureusement, j'obtenais quelques commandes privées et je pouvais travailler un peu chez des propriétaires de villas qui soutenaient le Lausanne-Sport. Je recevais en échange un peu d'argent au noir.

Erich Burgener a remporté la Coupe avec le LS en 1981.
Photo: RDB

A quoi ressemblait une journée typique à l'époque?
Je travaillais sur le chantier de 7h à 15h. Ensuite, je rentrais à la maison, puis je prenais le bus de Renens à la Pontaise, car je ne savais pas encore conduire. Entre 17h et 18h30, c'était l'entraînement. Ensuite, nous mangions quelque chose en ville. Si je ratais le dernier bus, je rentrais à Renens à pied pendant environ une heure, car je n'avais pas les moyens de me payer le taxi.

Où viviez-vous?
Chez mon oncle et ma tante, dans une chambre avec mon cousin. Je devais leur verser une somme mensuelle pour le gîte et le couvert.

C'est à Lausanne que votre carrière a vraiment décollé. Vous êtes devenu gardien de l'équipe nationale et vous avez même marqué un but. Comment en êtes-vous arrivé là?
Nous avions beaucoup de blessés et l'entraîneur Miroslav Blazevic est venu me voir le vendredi. Il m'a dit: «Demain, je t'aligne avant-centre contre Servette. Tu es le meilleur que j'ai à disposition». Je me suis dit: pourquoi pas, car j'étais bon des deux pieds et aussi de la tête! Je n'avais qu'un seul problème: je n'étais pas une Ferrari, j'étais un tracteur. Ma vitesse de démarrage était certes trop faible, mais une fois que j'étais lancé, on ne pouvait plus m'arrêter...

Erich Burgener a disputé 64 matches internationaux avec la Nati.
Photo: Keystone

Et puis est arrivé le 27 février 1977.
Tout le monde voulait savoir si j'allais vraiment jouer avant-centre... Près de 20'000 spectateurs sont venus à la Pontaise. Je suis entré sur le terrain avec le numéro 10 et le brassard de capitaine! Le score était de 1-1 lorsque Christian Gross a reçu le ballon à mi-terrain. Je suis parti en profondeur à la même hauteur que les défenseurs servettiens Bizzini, Guyot, Valentini et Martin.

A la même hauteur?
Disons que c'était peut-être une bonne chose que la VAR n'existe pas encore à l'époque, mais peu importe! Lorsque Gross a joué ce ballon en profondeur, j'ai sprinté et les défenseurs du Servette ont tous levé les mains en l'air en criant hors-jeu. Mais l'arbitre n'a pas sifflé. J'ai donc pu me présenter seul devant Karl Engel, que je connaissais très bien, puisqu'on jouait ensemble en équipe ntionale. Je savais donc que dans ce genre de situation, il sortait toujours en pleine course et se mettait immédiatement au sol. J'ai frappé à côté de sa jambe d'appui. Un moment magnifique. Mais en deuxième mi-temps, je n'avais plus de force, j'étais sur les jantes. Nous avons perdu 7-3.

A Lausanne, vous avez aussi rencontré Gabet Chapuisat. Était-il le coéquipier le plus fou que vous ayez jamais eu?
Oui, Gabet faisait tout ce qui était interdit. Pendant la préparation, il avait soi-disant toujours mal au dos et ne s'entraînait pas. Mais dès qu'il y avait un match il était là, comme par miracle...

Gabet Chapuisat (à gauche), le coéquipier le plus fou d'Erich Burgener.
Photo: ASL

En 1981, vous êtes passé à Servette, qu'on appelait alors «les millionnaires».
Ce n'est pas pour l'argent que je suis allé à Servette, mais parce qu'ils avaient une super équipe.

Combien gagniez-vous à Genève?
Assez pour bien vivre.

Votre moment fort à Servette: le titre de champion en 1985.
Lucien Favre est revenu de Toulouse cette saison-là. Dans son contrat, il s'est fait garantir le numéro 10, qui appartenait à Umberto Barberis. Les ennuis ont commencé là... Bertine n'était pas content de devoir lui lâcher son maillot. Ensuite, il y avait deux groupes dans l'équipe qui ne se parlaient plus et qui s'asseyaient séparément lors des repas. Avant le camp d'entraînement à Crans-Montana, nous avons même dû aller voir notre président Carlo Lavizzari, qui nous a engueulés! Nous avons quand même été champions, car nous étions très forts individuellement. Mais tout s'est compliqué lors de l'avant-dernier match de la saison.

Le jeune Erich Burgener en 1980.
Photo: Blick

Que s'est-il passé?
On jouait à Xamax. Si on perdait, on disait adieu au titre. Dans les vestiaires, j'ai dit à Brigger: «Jean-Paul, tu dois marquer un but et je fais le mur derrière. Ce que font les autres, on n'en a rien à foutre». Et que s'est-il passé? Brigger a marqué et j'ai tout arrêté.

Lors du dernier match de la saison, vous battez Vevey 5-1 et êtes sacrés champions. Comment a été la fête?
Nulle. Il pleuvait des cordes, nous n'étions pas une vraie équipe, l'ambiance entre nous était pourrie. Les gens le sentaient. Il n'y avait que 5800 spectateurs aux Charmilles.

Auriez-vous pu jouer à l'étranger?
C'est une bonne question, mais je ne sais pas.

Pourquoi?
A l'époque, tu appartenais au club. Celui qui voulait t'engager en parlait avec le club. Si le club disait non, tu n'avais pas le choix. C'est pourquoi je ne sais toujours pas si un club étranger a voulu m'engager.

Vous avez disputé 64 matches internationaux avec l'équipe nationale. Mais à l'époque, la Nati ne se qualifiait jamais pour une phase finale.
Nous sommes passés très près une fois. Et il faut aussi tenir compte du fait qu'à l'époque, beaucoup moins d'équipes pouvaient participer à un Euro ou à une Coupe du monde. Pour moi, c'était souvent difficile en équipe nationale.

Pourquoi?
En tant que Romand, nous n'avions pas de lobby, à l'époque. La fraction de GC avec Raimondo Ponte, Andy Egli et Roger Wehrli était aux commandes. Une anecdote montre à quel point la Nati était insignifiante. En 1977, nous avons perdu 1-4 contre l'Allemagne à Stuttgart. Lorsque j'ai voulu échanger mon maillot avec Sepp Maier après le match, il m'a simplement dit: «Pas de problème, je te donne le mien. Mais tu peux garder le tien».

Lors du match contre l'Allemagne en 1977.
Photo: imago sportfotodienst

Après la fin de votre carrière en 1986, vous avez soudainement dû faire face à des problèmes de santé.
Je connais de très nombreux joueurs qui ont connu la même chose. Quand j'ai arrêté, j'ai soudain eu des troubles de l'équilibre, des maux de tête et des palpitations. Je me souviens surtout d'un moment. J'étais en route pour le Jura quand je n'ai plus pu respirer. J'ai donc dû m'arrêter et descendre du véhicule. J'étais alors convaincu d'avoir une tumeur au cerveau, mais les médecins n'ont tout simplement rien trouvé. Jusqu'à ce que j'aille voir le docteur Blanc, du Lausanne-Sport.

Qu'a-t-il découvert ?
Pour lui, il a tout de suite été clair que c'était lié à la fin de ma carrière. Je m'étais entraîné presque tous les jours pendant 17 ans. Mais du jour au lendemain, c'était fini, alors le corps s'est rebellé. Le médecin m'a dit que je devais reprendre le sport. J'ai donc commencé à entraîner les gardiens de but à Lausanne, et tout d'un coup, toute cette merde a disparu.

Nous parlions tout à l'heure du fait que vous ne vous étiez jamais qualifié pour une phase finale. Mais vous vous êtes rattrapé après votre carrière...
C'est vrai. J'ai fondé les Sombreros en 1986 avec quelques copains. Chaque mois, pendant quatre ans, chacun de nous versait une somme d'argent. Un banquier plaçait ce montant pour nous. Ensuite, avec cet argent, nous nous rendions aux Coupes du monde à partir des quarts de finale. Les billets nous étaient fournis par Sepp Blatter. Pour qu'il n'y ait pas de fausses rumeurs: Nous les payions bien sûr.

Vous avez également participé à plusieurs phases finales en tant qu'entraîneur des gardiens de la Nati.
La qualification pour la Coupe du monde 2006, avec ce dernier match à Istanbul... Quel souvenir incroyable!

Il a été entraîneur des gardiens de l'équipe nationale entre 2000 et 2008. Ici en photo avec Diego Benaglio, Pascal Zuberbühler et Eldin Jakupovic (de gauche à droite).
Photo: Keystone

Le fameux match entré dans la légende comme étant «la honte d'Istanbul»! Vous étiez au cœur de l'action, c'est vrai...
Après le coup de sifflet final, nous avons dû remonter une cinquantaine de mètres dans les couloirs du stade. A gauche les Turcs, à droite nous les Suisses. A côté de moi, il y avait le gardien turc Volkan Demirel. Il n'arrêtait pas de crier. Je lui ai répondu en haut-valaisan et j'ai soudain senti une douleur à la hanche et à la tête.

Comment avez-vous réagi ?
Je l'ai frappé en retour et j'ai couru vers notre vestiaire à toute vitesse!

Vous avez aujourd'hui 75 ans. A quoi ressemble votre vie aujourd'hui ?
Pour ne pas devenir trop gros, je fais encore un peu de fitness (rires). Je vais souvent à Zermatt avec ma femme. Et je travaille toujours un peu dans l'entreprise d'éléments de sécurité en métal que j'ai créée en 1981 avec mon partenaire Kurt Oberli, mais que j'ai vendue depuis.

Erich Burgener est aujourd'hui âgé de 75 ans.
Photo: BENJAMIN SOLAND
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