La Nati affronte l'Irlande du Nord le mardi 3 mars à la Tuilière, pius Malte à l'extérieur le 7 pour lancer sa campagne qualificative pour la Coupe du monde 2027. Tout autre résultat qu'une double victoire serait un faux-pas pour la sélection désormais entraînée par Rafel Navarro. Mais qui est vraiment le technicien catalan de 40 ans, arrivé à la tête de la Nati en décembre dernier pour succéder à la populaire, mais très contestée en interne, Pia Sundhage? Dans une grande interview exclusive accordée à Blick en début de semaine à la «Maison du football suisse» à Muri, le nouveau patron de la Nati se dévoile.
Son style de jeu
Sous la direction de Pia Sundhage, la Suisse avait opté pour un jeu direct, sans grandes fioritures. Les deux premières rencontres dirigées par Rafel Navarro ont montré une rupture quasi totale, avec une Nati qui se veut maîtresse du jeu et cherche à soigner le ballon.
Ce qu'il en dit: Mon idée du football est claire: Je veux progresser avec le ballon, construire proprement, multiplier les passes courtes pour avancer ensemble. Pour moi, c’est la meilleure manière d’attaquer dans de bonnes conditions: le contrôle est plus simple, le corps est mieux orienté, la décision plus juste. Les longs ballons compliquent tout: le contrôle, la passe suivante, l’équilibre du corps. En revanche, une fois que nous trouvons des espaces dans le dernier tiers, derrière la ligne du milieu adverse, je veux aller vite vers le but. Je n’aime pas conserver le ballon trop longtemps près de la surface, je préfère être vertical et efficace. Construire court, c’est aussi une question défensive. Quand les joueuses sont proches les unes des autres, si on perd le ballon, on peut presser immédiatement. La distance est courte, la réaction rapide. Si on joue long, le pressing devient presque impossible. À Barcelone, j’ai énormément appris sur cet équilibre entre attaque et défense, sur le pressing et le placement. On pense souvent que tout est offensif au Barça, mais une bonne attaque commence par une bonne organisation défensive. Attaquer avec le ballon, c’est déjà penser à la manière dont on va défendre juste après.
Le Barça, une inspiration, pas un dogme
Lors de sa toute première conférence de presse à la tête de la Nati, Rafel Navarro avait dit «ne pas vouloir jouer comme Barcelone, mais s'en inspirer». N'y a-t-il pas le risque d'être trop dogmatique, à l'image de Xavi Hernandez, lequel avait déclaré que le vrai football est celui joué par le FC Barcelone?
Ce qu'il en dit: Xavi a vraiment dit ça? Sur ce coup, je ne suis pas d'accord avec lui. Il existe différentes manières de jouer au football, certaines équipes peuvent être très fortes dans le jeu direct, d'autres dans le duel, d'autres dans le jeu de possession. Après, je ne vais pas renier mes principes: je préfère le jeu de possession et c'est ma philosophie préférée. Mais je ne dirais jamais que c'est la seule qui vaille d'être jouée.
Comment il veut jouer avec la Nati
S'inspirer du Barça, d'accord. Mais peut-on vraiment jouer depuis l'arrière avec des joueuses comme, par exemple, Julia Stierli et Noëlle Maritz ou des gardiennes dont la qualité première n'est pas le jeu au pied? Le stage de novembre à Jerez de la Frontera n'a-t-il pas montré que ce style était illusoire avec la Nati, en tout cas depuis ses bases arrières? Si Lia Wälti, Smilla Vallotto, Sydney Schertenleib, Iman Beney et Géraldine Reuteler ont toutes les qualités pour jouer un football de possession à haute intensité à mi-terrain et en attaque, est-ce vraiment le cas de leurs coéquipières?
Ce qu'il en dit: En Espagne, le problème n'a pas été la construction du jeu, bien au contraire. J'ai aimé la façon dont nos défenseures ont ressorti la balle et ont créé du jeu. Le problème a plutôt été notre jeu sans ballon et la manière dont nous avons défendu, cette fameuse approche préventive dont je vous parlais. Donc pour répondre à votre question: oui, on peut jouer ce football avec l'équipe de Suisse, j'en suis convaincu. Nous avons des joueuses qui ont la qualité nécessaire.
Pourquoi il a dit oui à l'ASF
Arrivé au Barça en 2019, Rafel Navarro a été l'assistant de Lluis Cortes, puis de Jonathan Giraldez et de Pere Romeu, sans jamais se voir confier la responsabilité d'être numéro 1. Est-ce pour cette raison qu'il a dit oui à l'ASF en novembre 2025?
Ce qu'il en dit: J'ai eu à deux reprises la possibilité de devenir entraîneur du Barça. Enfin, disons que j'ai été deux fois dans la course. J'aurais aimé être désigné, cela aurait été un grand honneur, mais je ne peux pas dire que j'aie été très fâché même si à chaque fois je n'ai pas été choisi par la direction du Barça. S'ils avaient ramené quelqu'un d'incompétent, ou que j'aurais jugé comme n'étant pas meilleur que moi, j'aurais réagi différemment. Mais que ce soit avec Jonatan Giráldez ou Pere Romeu, j'ai beaucoup appris. J'ai eu plusieurs fois la possibilité de partir, j'ai été approché par d'autres clubs ou par des sélections, mais j'ai dit oui à la Suisse, parce que c'était la première fois où j'avais le sentiment que tout était réuni. Pour moi, c'était clair: le projet était le bon et dans le bon timing. J'avais un bon contrat à Barcelone, j'étais chez moi, dans un bon environnement, avec les meilleures infrastructures, mais être numéro 1 d'une bonne équipe nationale, c'était intéressant pour moi.
Le premier rassemblement et le deuil de son père
Rafel Navarro a pris la succession de Pia Sundhage au mois de novembre et son premier rassemblement a été marqué par deux défaites face au Pays de Galles (3-2) et à la Belgique (2-1), alors que la Nati avait été convaincante un mois plus tôt contre le Canada et l'Ecosse avant son arrivée. Au-delà des difficultés sportives, ce stage à Jerez de la Frontera a été particulièrement pénible pour Rafel Navarro, lequel a eu la douleur de perdre son père le jour du premier match. Il a ainsi dû s'absenter entre les deux parties, ce qui n'était évidemment pas l'idéal pour lui.
Ce qu'il en dit: C'était vraiment étrange comme situation. D'un côté, il y a avait cette grande joie professionnelle, ce premier stage avec ma nouvelle équipe, une équipe nationale. J'étais vraiment heureux. Et puis, en même temps, cette peine immense, celle de perdre son père. J'ai essayé de faire la part des choses au début. Je prenais du plaisir sur le terrain à découvrir mes joueuses, à leur inculquer mes principes. Le travail était top. Et puis, je montais dans ma chambre, j'appelais ma famille et la situation de mon père s'aggravait chaque jour un peu plus, jusqu'au dernier jour, où il est parti. Je l'ai appris juste après notre premier match. C'était un mélange d'émotions dont je me serais bien passé.
Son parcours
Quel est le parcours du nouvel entraîneur de la Nati?
Ce qu'il en dit: J'ai très vite réalisé que je serais sans doute un meilleur entraîneur qu’un meilleur joueur (rires). Le football a toujours fait partie de ma vie. Enfant déjà, je jouais avec passion, sans imaginer que mon avenir se construirait surtout sur un banc. Je n’ai jamais été joueur professionnel: j’ai évolué dans des ligues régionales, jusqu’en quatrième ou cinquième division, en recevant parfois un peu d’argent, comme c’est courant en Espagne. À côté du terrain, j’ai étudié l’éducation physique à l’université. C’est là que mon intérêt pour l’entraînement a vraiment grandi. J’ai suivi toutes les formations possibles, passé les diplômes, observé, appris. Très tôt, on m’a confié des équipes amateurs, alors que j’avais à peine 25 ans et que je dirigeais des joueurs plus âgés que moi. Cette confiance m’a forgé. Ensuite, j’ai rejoint Reus, en deuxième division, comme responsable de la méthodologie. J’y formais les entraîneurs et j’ai aussi été assistant de la deuxième équipe, avec des jeunes qui rêvaient de devenir professionnels et dont certains le sont aujourd’hui. Après des années passées presque exclusivement dans le football masculin, un appel a tout changé: Barcelone. Grâce à une rencontre faite à l’université, j’ai intégré un environnement d’un professionnalisme total. Et j'ai commencé mon chemin dans le football féminin.
La famille
Père de trois enfants de sept ans, quatre ans et six mois, le Catalan vit sa première expérience professionnelle hors de son pays.
Ce qu'il en dit: Entraîneur de football, ce n'est pas le métier idéal pour être un bon père de famille (rires)! Je ne peux même plus compter le nombre d'anniversaires que j'ai ratés parce que j'avais un match, mais c'est comme ça. Il y a des bons côtés aussi, comme quand vous pouvez faire descendre vos enfants sur la pelouse après une victoire en Champions League. Ça leur permet de vivre quelque chose que les autres enfants n'ont pas, mais ça ne compense pas les absences. En ce qui concerne mon épouse, j'essaie de ne pas trop lui casser la tête, mais le football occupe une place immense dans ma vie, alors c’est naturel que j'en partage une partie avec elle. Elle aime le football, même si nos discussions ne portent pas sur les compositions d’équipe ou les aspects tactiques précis. Je lui parle plutôt de situations que je vis, de questions que je me pose, de problèmes ou de débats liés à mon travail. J’ai besoin qu’elle comprenne ce que je fais, parce que mon métier n’est pas seulement un emploi, c’est quelque chose de très important pour moi, quelque chose qui me définit en grande partie. En même temps, je sais qu’il n’est pas nécessaire de tout partager. Il y a une limite, un équilibre à trouver, pour que le football ne prenne pas toute la place. J’ai envie qu’elle connaisse cette partie essentielle de ma vie, sans que cela devienne toute notre vie.
Les points communs entre la Suisse et la Catalogne
L'Espagne et la Suisse, des points communs? Différentes langues, des régions qui tiennent à leurs particularités... Catalan, Rafel Navarro se sent-il représentant d'une minorité, comme un Romand par rapport à la Suisse alémanique?
Ce qu'il en dit: Je dois faire attention à ce que je dis (rires)! Je ne connais évidemment pas la Suisse comme l'Espagne, mais j'ai l'impression que vous avez plus le respect des minorités que nous, globalement. J'ai déjà remarqué qu'ici, quand je recevais un mail ou une communication officielle, il était écrit en allemand, français et italien. Cela m'a étonné, bien sûr, et j'ai vite compris que ces différences étaient importantes. En Espagne aussi, nous avons plusieurs langues et différentes régions bien distinctes, mais il me semble que c'est plus difficile de les protéger et d'en garantir leurs droits. A propos des langues, je sais qu'il y a des Romandes et des Alémaniques dans mon équipe, je leur ai posé la question pour apprendre à les connaître, mais je ne peux pas dire que ça joue un rôle pour moi, vu que je parle en anglais avec toutes (rires).
L'arrivée de l'argent dans le football féminin
Rafel Navarro est bien placé pour juger de ce que représente un apport conséquent d'argent dans le football féminin, lui qui a vécu cette évolution de l'intérieur depuis son arrivée au FC Barcelone en 2019. En six ans, la popularité du football féminin a explosé et, si Aitana Bonmati et Alexia Putellas n'ont pas le même salaire que Dani Olmo et Robert Lewandowski, leurs revenus ont tout de même largement augmentés. Cet afflux d'argent, certes bienvenu et mérité, ne représente-t-il pas un danger, celui que le football féminin perde ce qui sa force, à savoir son authenticité?
Ce qu'il en dit: La première chose que j'ai envie de répondre, c'est que cette arrivée d'argent est une bonne nouvelle. Les filles se sont battues pour, et aucune d'entre elles ne réclame l'équilibre complet avec les garçons. Mais qu'elles puissent vivre de leur sport, s'entraîner dans de bonnes conditions, se consacrer entièrement au football, c'était une nécessité. On y arrive gentiment, même si ce n'est pas le cas partout. Pour ce qui est des dangers, je comprends votre questionnement et je le partage. Partout où il y a de l'argent, il y a des problèmes. On le voit dans une famille: tout va bien jusqu'au jour où on doit parler de l'héritage. Donc oui, il faut être attentif. Au FC Barcelone, je dois dire qu'on a évité cet écueil et que les filles ont les pieds sur terre. Aitana et Alexia, les deux plus grandes stars, ont été les mêmes à entraîner au début de l'aventure et aujourd'hui. Le football féminin, je suis d'accord, ne doit pas dériver comme le football masculin: les filles doivent rester accessibles, signer des autographes, être proches du public. C'est aussi notre rôle à nous, techniciens et formateurs, d'y être attentifs.
