Ils ont beaucoup de points communs
La grande double interview de Murat Yakin et Patrick Fischer

Qu'ont Murat Yakin et Patrick Fischer en commun? Les deux sélectionneurs nationaux se sont longuement confiés à Blick, sur la manière dont ils gèrent les egos notamment, en détaillant les «cas Bichsel et Okafor» et en confrontant leur vision.
1/18
Deux personnes qui se ressemblent: Murat Yakin (à gauche) et Patrick Fischer.
Photo: TOTO MARTI
Schoch&Raz07.jpg
RMS_Portrait_AUTOR_503.JPG
Blick_Portrait_582.JPG
Sven Schoch, Emanuel Gisi et Toto Marti

En 2026, Murat Yakin veut briller avec la Nati lors de la Coupe du monde de football en Amérique du Nord. Patrick Fischer vise lui l'or en mai pour sa dernière participation à un championnat du monde.

Trois fois en sept ans en finale du championnat du monde! Comment les réussites de la sélection suisse de hockey résonnent-elles auprès du sélectionneur de l'équipe nationale de football?
Yakin: Vous me mettez immédiatement sous pression (rires). Nous les prenons clairement en exemple. Ce n’est pas un hasard! Il y a énormément de passion et de travail derrière ces résultats. Pat peut s’appuyer sur des joueurs de très haut niveau, animés par une vraie envie. Ce qui m’impressionne le plus, c’est la manière dont la vie de groupe est vécue.

La dernière finale contre les États-Unis s’est jouée à un rien...
Yakin: Pour franchir le dernier mètre, il faut qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel à l’intérieur de l’équipe. J’ai vu la finale contre les États-Unis: la Nati a débuté de manière souveraine mais dans le premier tiers-temps, il m’a manqué cette ultime conviction, cette domination. Ils ont bien joué, certes, mais sans cette dernière étincelle nécessaire pour soulever le trophée. C’est peut-être encore une qualité qui nous manque, à nous les Suisses.
Fischer: Nous sommes devenus une nation de premier plan, nous avons notre ADN. En finale, il a manqué quelque chose, Muri a raison. Notre ADN, c’est l’attaque. Nous devons être actifs, c’est notre identité. En finale, nous n’avons pas suffisamment imposé notre jeu. C’est un point à améliorer – même si nous sommes aujourd’hui bien plus avancés dans notre développement qu’en 2013. Nos quatre médailles d’argent montrent que nous évoluons constamment au plus haut niveau. Mais il reste encore cette dernière marche à franchir.

Patrick Fischer, vous aviez déjà évoqué ouvertement l’objectif du titre mondial il y a quelques années.
Fischer: Avec le recul, cela peut sembler une prophétie réussie, ou presque. Mais en réalité, c’était une émotion. En 2013, nous avions atteint la finale un peu par surprise. Après le match, tout le monde était anéanti. J’ai alors dit à l’équipe: «Un jour, nous reviendrons». Nous avions la conviction que nous pouvions franchir un palier supplémentaire. Et après l’argent vient l’or.

Depuis, les attentes sont devenues énormes. Une finale n’est plus considérée comme exceptionnelle.
Fischer: C’est positif que nous pensions ainsi. Cela signifie que quelque chose a changé, que l’on croit en cette équipe. L’anticipation et l’enthousiasme prennent largement le dessus sur la pression des attentes. Nous nous réjouissons du Mondial à domicile et des Jeux olympiques. Notre devise est «celebrate the moment». Nous verrons ensuite où cela nous mène. L’enthousiasme est une source d’énergie.

Vous ne cherchez donc pas à freiner l’euphorie?
Fischer: Il est trop tard pour freiner. Le sport fonctionne ainsi: toi ou moi? Une conviction totale peut faire la différence. Décider, faire confiance, dominer. Ce sont nos principes. Même face aux superstars canadiennes aux Jeux olympiques. C’est notre seule chance. Être sûrs de nous, mais surtout pas arrogants. Nous n’avons plus de complexes, tout en gardant les pieds sur terre.

Les footballeurs ont atteint pour la sixième fois consécutive la phase finale d’une grande compétition internationale. Parleriez-vous aussi d’un ADN de l’ASF?
Yakin: Les statistiques sont une chose, les attentes en sont une autre. Pour la première fois, nous étions favoris lors des qualifications pour l’Euro et la Coupe du monde. Désormais, nous sommes devenus l’équipe à battre. Au sein du groupe, nous avons trois ou quatre leaders qui montrent la voie et qui font passer un message très clair: tout autre résultat qu’une qualification aurait été un échec.

Près de neuf millions de personnes ont une opinion sur l’équipe nationale suisse et la partagent. Comment vit-on sous cette immense loupe?
Fischer: On ne peut pas comparer le hockey et le football. Le football est un sport mondial. Tout le monde a grandi avec un ballon, alors que peu de gens savent patiner. Tout le monde ne me connaît pas, personne ne m’a jamais crié: «Fischi, espèce de pitre, démissionne!» Je peux me fondre dans l’anonymat dans la campagne lucernoise. Muri évolue dans une autre dimension.
Yakin: Pour moi, ce n’est pas un problème. J’ai grandi autour d’une grande table, avec beaucoup de bouches à nourrir. Avec les années et les responsabilités croissantes, cette table est devenue encore plus grande. Ce rôle me rend fier. J’apprécie la reconnaissance, mais je n’ai pas besoin d’être félicité dans la rue.

L’équipe nationale suscite-t-elle des émotions différentes de celles des clubs?
Yakin: Partout, le principe est le même: il faut obtenir des résultats. Le manque de victoires est toujours difficile à expliquer. Avant le match, nous travaillons, pendant le match, l’influence est limitée, et après, tout le monde sait toujours mieux. C’est surtout lorsque les choses vont mal que l’entraîneur porte la responsabilité.

Les sélectionneurs doivent être de bons gestionnaires d’hommes. Vous reconnaissez-vous dans le travail de l’autre?
Fischer: Nous étions déjà assez similaires en tant que joueurs. On nous reprochait souvent: «Vous êtes des paresseux». Alors que nous étions simplement les plus intelligents (rires). Il n’est pas nécessaire d’emprunter tous les chemins, mais il faut toujours savoir lequel mène au but. Aujourd’hui, je le vois extrêmement calme, serein et en même temps très concentré.

Appréciez-vous la manière dont la Suisse joue sous Murat Yakin?
Fischer: Je suis un grand fan de l’équipe nationale suisse. Elle prend les choses en main, elle assume le jeu. Je ne connais pas les détails du fonctionnement interne de Muri, mais je sais comment il est avec les gens. Nous aimons nous entourer de personnalités fortes. Seul, on ne gagne rien!
Yakin: Déjà à l’époque, en tant que joueurs, nous rendions nos coéquipiers meilleurs. Et aucun de nous d'eux ne se prend trop au sérieux. Nous savions que nous étions bons et que nous faisions notre travail. Nous sommes clairement sur la même longueur d’onde.

On observe plusieurs leaders forts dans les deux équipes.
Yakin: Tout dépend de la manière dont on communique la répartition des rôles. Nous avons 23 joueurs, mais je ne peux en aligner que onze. Après le match, je dois expliquer à plusieurs joueurs pourquoi ils n’ont pas joué. C’est l’une des tâches les plus difficiles dans le football.

Faut-il accorder plus de temps aux entretiens individuels en sélection nationale?
Yakin: La plupart des internationaux sont titulaires dans leur club. Ce sont des chevaux de course qui ont besoin de bouger, de se dépenser. Pour éviter les tensions, il est essentiel d’être transparent, de parler clairement, sans détour.

Avez-vous eu besoin d’une période d’adaptation pour bien comprendre les dynamiques internes de l’ASF?
Yakin: Tout le monde a besoin d’un certain temps pour trouver ses repères. De mon côté, j’ai dû apprendre à choisir le bon moment pour communiquer en interne.

Vous avez également défini des valeurs et communiqué des règles. Noah Okafor ne s’y est pas conformé et a exprimé publiquement ses critiques envers les dirigeants de l’ASF.
Yakin: Dans une grande famille, si l’on mange des spaghettis, on ne peut pas exiger un filet de bœuf. Nous avons expliqué clairement nos valeurs et nos principes à Noah. L’équipe passe toujours en premier. Si quelqu’un se place au-dessus du collectif, il est de ma responsabilité d’intervenir et de clarifier la situation.

Dans le hockey sur glace, il y a le «cas Bichsel». Vous avez écarté le défenseur de NHL des Jeux olympiques et du Mondial, car il avait refusé plusieurs convocations avec les moins de 20 ans.
Fischer: Nous avons des principes clairs, largement soutenus, qui s’appliquent de la même manière à tous. Ils constituent la base de notre collaboration et de notre succès. Entre 17 et 19 ans, on est souvent encore un combattant solitaire, cherchant à se faire une place. Puis vient un déclic: on comprend qu’il y a aussi les autres. Un joueur comme Nico Hischier a intégré ces valeurs très tôt, dès 17 ou 18 ans. C’est pour cela qu’il est devenu capitaine des New Jersey Devils à 21 ans. Il a reçu le «C» parce qu’il incarne l’esprit d’équipe.
Yakin: J’ai aussi connu des joueurs qui marquaient deux buts le week-end et ne réapparaissaient que le vendredi. Je ne me souviens plus de leurs noms.
Fischer: J’en faisais partie aussi. À l’époque, nous n’étions pas de vrais professionnels. Personne ne savait ce que signifiait travailler mentalement et physiquement. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Les joueurs s’investissent énormément. Ils ne veulent pas que quelqu’un mette le projet en danger. Nous avons parfois affaire à de jeunes hommes qui ont des millions en poche, mais qui ne sont pas pour autant omniscients.

Avez-vous un exemple concret?
Fischer: J’ai eu un joueur qui se plaignait constamment et rabaissait les autres. Je lui ai dit: bien sûr qu'ils peuvent faire mieux. Mais quand nous menons au score, qui bloque les tirs? Toi ou lui? Qui est meilleur en repli défensif? Toi ou lui? Qui va vraiment au duel? J’étais en colère, car je ne supporte pas le harcèlement, le fait de rabaisser les autres.
Yakin: C’était quelqu’un qui n’était jamais vraiment sorti du jardin d'enfants?
Fischer: Je lui ai dit qu’il devrait se faire tatouer un bac à sable. Parfois, je demande aussi: que dira-t-on de toi à la fin de ta carrière? «Oui, il marquait des buts, mais il ne jouait que pour lui». Personne ne veut laisser cette image. C’est la pire des sanctions. Le succès est indissociable de la souffrance: pour l’équipe. C’est là que Granit Xhaka me vient à l’esprit. Il va au combat pour le collectif, il montre l’exemple. Chez nous, ce sont Roman (Josi), Nico, Nino (Niederreiter), Kevin (Fiala), pour n’en citer que quelques-uns. Sur un tournoi de deux semaines, je n’ai pas besoin d’egos qui se disputent en interne. C’est dangereux.

Granit Xhaka serait-il aussi un leader en hockey sous Patrick Fischer?
Fischer: Absolument! Les joueurs mentalement plus fragiles doivent s’habituer à des personnalités comme la sienne. Il est provocateur, il veut gagner. En hockey, notre plus grand leader a été Mark Messier (six fois vainqueur de la Coupe Stanley avec Edmonton et les New York Rangers, ndlr). Il disait toujours: «Tu dois d’abord mériter ma poignée de main». Au plus haut niveau, cette intensité est indispensable. Pour nous, Suisses, le dernier mètre est souvent le plus difficile; nous avons peut-être grandi de manière plus douce. En football, les joueurs issus de l’immigration balkanique ont apporté cette mentalité particulière.
Yakin: Cette intensité mentale sous pression est-elle mesurable? Nous collectons énormément de données, mais pas celle-ci.
Fischer: La performance sous pression est un thème central pour moi. En Amérique du Nord, les jeunes de 16 ans sont constamment poussés hors de leur zone de confort. En un instant, tout peut basculer. Les Nord-Américains apprennent très tôt à gérer cela. Chez nous, la robustesse mentale se développe beaucoup plus tard.

Avons-nous aussi des joueurs de ce calibre?
Fischer: J’en vois dans les deux équipes nationales. Des joueurs comme Granit ou Akanji en football. Chez nous, Josi, Nico ou Leo (Genoni). Plus le capitaine est grand, plus les joueurs autour de lui grandissent. Il faut quelqu’un qui voit grand et qui agit en conséquence. Alors, tout le monde progresse. Quand les choses deviennent vraiment importantes, ils se lèvent, ils répondent présents, à 100 %.

L’équipe nationale de hockey parle ouvertement de l’objectif du titre mondial. Et en football?
Yakin: Après l’élimination en quart de finale de l’Euro contre l’Angleterre, tout le monde dans l’équipe savait qu’une qualification pour la finale était possible. Statistiquement, nous étions la meilleure équipe avec l’Espagne. Notre attitude, les données, et cette conscience que nous pouvions atteindre la finale nous ont donné confiance. Si quelque chose est envisageable, alors c’est aussi réalisable. Nous avons de grandes ambitions pour 2026. Dans un très bon jour, nous pouvons battre n’importe qui. C’est pourquoi nous avons le droit de rêver, sans oublier qu’il faut toujours beaucoup de facteurs, et parfois aussi un peu de chance.

Nous avons parlé des joueurs binationaux en football. En hockey sur glace, ils jouent un rôle beaucoup plus marginal. Le regrettez-vous?
Fischer: «Regretter» n’est pas le bon mot. C’est simplement la réalité. Le hockey sur glace n’est pas un sport élitiste, mais il est nettement plus coûteux que le football. Pour les parents, c’est souvent un défi logistique: il faut conduire les enfants à la patinoire, les trajets sont longs. En général, le terrain de football est juste devant la maison. On peut jouer dans le village. Beaucoup de jeunes n’ont pas un accès facile au hockey.

Ce championnat du monde en Suisse est-il une opportunité pour toucher des personnes peu intéressées par le hockey ?
Fischer: C’est possible. Et c’est aussi ce qui est beau avec les grands événements sportifs. Je ne pense pas que, à court terme, en Albanie ou au Kosovo, on regardera régulièrement le hockey à la télévision. Le lien avec ce sport est encore trop faible. Mais qui sait? Peut-être que certains suivront le tournoi ou assisteront à un match et développeront une passion pour le hockey. Ce serait un très bel effet à long terme.

Articles les plus lus