En vue de l'Euro 2024
Comment Murat Yakin veut reconquérir le cœur du peuple suisse

À 49 ans, le charismatique et élégant coach se trouve devant le plus grand défi de sa vie: faire vibrer la Suisse entière cet été lors de l’Euro en Allemagne et la rendre de nouveau fière de son équipe nationale.
Publié: 05.04.2024 à 08:00 heures
Murat Yakin sera à la tête de l'équipe de Suisse cet été pour l'Euro.
Tim Guillemin

Murat Yakin recule doucement sa chaise et s’installe, le regard dans le vide, face à une quinzaine de journalistes, en ce gris vendredi de novembre, à Muri, dans la banlieue de Berne. Sa mère adorée, Emine, cette femme qui faisait craquer la Suisse entière en se rendant à vélo à l’entraînement embrasser son fils, est décédée quelques jours plus tôt, à 89 ans. Et voilà qu’il se retrouve, pour sa première sortie publique depuis la triste nouvelle, à devoir se justifier de choix techniques qui peuvent paraître futiles, de la non-sélection de tel ou tel joueur pour les derniers matchs de l’année, si importants pour l’équipe nationale, mais si dérisoires à l’échelle de la vie. Espère-t-il un peu de compassion? Il le sait: il n’en aura aucune. Les journalistes lui adressent certes leurs condoléances, à tour de rôle, avant de poser leurs questions, mais celles-ci sont féroces parfois. Il répond, mécaniquement.

Trois jours plus tard, le voilà dans l’avion pour la Hongrie afin d’y affronter Israël dans un match fort en émotions pour l’adversaire, un mois après le 7 octobre, et pour lui aussi, sur un plan personnel. Il ne le dit pas à ce moment-là, mais il manquera l’enterrement de sa maman, lequel aura lieu pendant le vol vers Budapest. «Ce n’était pas une période facile», concédera-t-il sobrement, après coup.

Un sélectionneur en danger

Cet automne, douloureux sur le plan personnel, s’est également révélé très compliqué sur le plan professionnel, son équipe de Suisse multipliant les désillusions. Incapable de battre le Kosovo, Israël et la Biélorussie, trois modestes nations du jeu, battue en Roumanie, la Suisse obtient in extremis son ticket pour l’Euro en Allemagne, sans briller. L’objectif minimal est rempli, certes, mais la manière n’y est pas. Et, surtout, les nuages s’accumulent autour de Murat Yakin. Son capitaine, Granit Xhaka, lance une pique, Pierluigi Tami, le directeur des équipes nationales, aussi. Les journaux tirent à boulets rouges sur cette équipe sans âme et remettent en question les choix du technicien, parfois avec virulence. En une phrase comme en mille: Murat Yakin est un sélectionneur en danger, au bord du vide, et son image est largement écornée. Sans faire son autocritique, en tout cas en public, il assure que 2024 sera l’année d’un nouveau départ. Il le faut.

Ce nouveau départ a lieu à La Manga, en cette fin mars. On y retrouve sous le soleil du sud de l’Espagne un Murat Yakin enjoué, loin de son humeur ténébreuse de l’automne. Même les inattendues bourrasques de vent ne parviennent pas à troubler sa bonne humeur, se contentant de faire bouger un peu sa fameuse mèche rebelle, celle qui lui donne un petit air effronté qui va bien avec son caractère. Cette attitude mi-sûre de lui, mi-rigolarde, avec cet œil malicieux, avait séduit la Suisse à l’automne 2021 lorsqu’il s’était retrouvé propulsé sur le banc de la Nati à la suite de l’austère mais efficace Vladimir Petkovic. Le Bâlois était alors perçu comme il l’était en tant que joueur: un dandy charismatique mais un peu fainéant, un bon vivant flegmatique, capable de fédérer autour de lui et de son sourire ravageur.

Après un automne compliqué, le sélectionneur a retrouvé le sourire.

L’histoire a bien débuté, d’ailleurs, avec cette qualification pour la Coupe du monde au Qatar un peu chanceuse, mais pas imméritée. La Suisse a su ne pas perdre le match qu’il fallait, face à l’Italie, et le destin a alors été sympathique avec Murat Yakin, comme pour dire qu’il souriait aux audacieux, même si ce ne sont pas les plus travailleurs. Alors que son équipe battait la Bulgarie 4-0 dans le match décisif, les vaillants Nord-Irlandais accrochaient les Italiens et, pour les remercier, le Bâlois leur envoyait personnellement… 9,3 kilos de chocolat, symbolisant les 93 minutes réussies par les Britanniques sans encaisser de but face au champion d’Europe en titre. Le tout étant emballé avec un petit sourire charmeur en sifflant Sweet Caroline, l’air préféré des Nord-Irlandais. Murat Yakin faisait tout juste. La communication suivait. Le peuple aussi, de Romanshorn à Genève, qui s’entichait de son atypique sélectionneur et s’amusait de voir une bonne étoile briller sur lui.

Et puis, petit à petit, cette belle insouciance s’est effritée, sous le double effet de résultats décevants et de choix techniques douteux. La défaite 6-1 face au Portugal venue chasser son équipe du Qatar était suivie d’une communication mal maîtrisée, d’absence de remise en question et la situation n’a fait qu’empirer jusqu’à l’automne 2023, où les critiques sont devenues plus que féroces, notamment en Suisse romande. Voilà que la désinvolture sympathique de Murat Yakin devenait d’un coup de la fainéantise coupable et que son fameux «instinct», celui qui lui faisait avoir un coup d’avance, ne devenait plus qu’une excuse pour justifier un manque de préparation insupportable.

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Une unité retrouvée

La réaction de Murat Yakin? Mauvaise. Irritable, maladroit face à la presse, il ne reconnaît pas ses erreurs. Sa finesse et sa bonhomie s’évaporent. Il n’est plus lui-même, se brouille avec son adjoint, Vincent Cavin, s’empêtre dans des explications vaseuses. Mais il échappe au couperet. Et prend conscience de l’urgence. Il a cette intelligence-là, au dernier moment.

Murat Yakin veut le faire savoir, il n’est pas resté inactif durant l’hiver. «Nous avons analysé, tiré des enseignements, nous avons changé des choses», a-t-il promis à La Manga. Plus que tout, il veut chasser son automne maussade, sur le plan personnel et collectif, et redevenir qui il est vraiment, cet homme d’instinct, capable de changer le destin d’un match grâce à une décision stratégique réussie. Il s’est rapproché de ses hommes, est allé leur rendre visite chez eux, à Newcastle, à Leverkusen et à Manchester, ce qu’il n’avait pas fait, ou beaucoup moins, auparavant. Il se fait voir à Lausanne et à Genève et, même s’il ne parle pas français, il tient à ce que le message passe aussi en terres romandes. Les visites sont suivies d’actes concrets avec les premières sélections du Valaisan Vincent Sierro et du Genevois Dereck Kutesa. L’engagement de son assistant et ami Giorgio Contini, qui parle cinq langues, procède de cette même logique d’ouverture. La communication est soignée, le message positif, l’unité retrouvée. Pierluigi Tami et lui parlent le même langage en public avec une volonté claire: afficher l’union de façade jusqu’à l’Euro, qui débutera le 14 juin, afin de refaire vivre au peuple suisse les magnifiques émotions de l’été 2021 lorsque l’équipe de Vladimir Petkovic avait battu la France et atteint les quarts de finale.

«Murat est un homme de valeurs. Il a mal communiqué durant la période compliquée qu’il a traversée, c’est vrai, mais il faut le comprendre. Et il est toujours resté le même en privé, cet homme sensible, prévenant, sympathique, qui ne manque jamais de faire un cadeau aux femmes de ménage de l’hôtel que nous quittons», glisse-t-on dans sa garde rapprochée. Le sélectionneur n’a jamais oublié le gamin qu’il était, celui qui épluchait les annonces des journaux bâlois pour trouver des heures de ménage pour sa maman, qui ne parlait pas bien allemand. Marqué par son enfance, passée par moments à dix dans un appartement de 3,5 pièces, le jeune Murat a eu des responsabilités très tôt et les a toujours assumées. Ce n’est pas un automne raté qui va lui faire peur, surtout quand arrive avec le printemps la perspective d’un été enchanteur. Mais pour que le soleil brille sur le football suisse, il lui faudra une composante essentielle, et qui ne se commande pas: des résultats. Et donc un Euro réussi. Il s’agit là de sa dernière chance, qu’il entend bien saisir à fond en emmenant le peuple suisse avec lui et en le faisant sortir dans la rue pour crier sa joie. Ensuite, il aura une décision à prendre: partir ou rester. Mais s’il perd, il n’aura pas d’autre choix que de prendre la porte en ressortant de son plus grand défi professionnel avec une image largement écornée. Ce n’est pas l’idée aujourd’hui. Loin de là, même.

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