Visite guidée
Scènes de vie à Razgrad, symbole d'une Bulgarie en transition

Les fans du Servette FC ont beaucoup de chance cette saison: grâce à leur équipe de cœur, ils peuvent voyager à travers l'Europe, découvrant des destinations qu'ils n'auraient jamais l'occasion de visiter sans le football. Razgrad en fait évidemment partie.
Publié: 22.02.2024 à 10:37 heures
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Dernière mise à jour: 22.02.2024 à 10:44 heures
La mosquée Ibrahim Pasha, considérée comme la plus grande des Balkans.
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Tim GuilleminResponsable du pôle Sport

Il s'appelle Georgi, est largement octogénaire, et est appuyé sur sa canne en ce jeudi matin ensoleillé sur la place principale de Razgrad. Dans son dos s'élève la mosquée Ibrahim Pasha, qu'il ne remarque même plus, à force de s'asseoir sur le même banc, chaque matin, à attendre que la journée passe. «Le dernier jour où je ne suis pas venu là? C'est une question étrange, non? Je viens ici tous les jours, j'habite à quelques centaines de mètres», répond Georgi dans un mélange de bulgare et d'allemand.

«J'ai travaillé dans l'agro-alimentaire et je suis allé plusieurs fois à Dresde et même à Nüremberg dans ce cadre. J'ai eu de la chance, j'ai pu voyager un peu dans ma jeunesse», explique le retraité, qui vit de sa modeste pension, mais ne se dit pas malheureux. «Il y a pire, allez...», sourit-il avec ce mélange de fatalisme et de sarcasme qui n'est pas propre à la Bulgarie, mais qui en façonne tout de même une partie de l'identité.

Roméo et Juliette en mode Razgrad

A quelques dizaines de mètres de là, pendant que les pigeons s'affairent pour récupérer les quelques miettes de croissants et de banitsa, la délicieuse pâtisserie bulgare, laissées par les habitants de Razgrad en ce mercredi matin en marge de leur café, une Polo noire fait du bruit. Enormément de bruit. La portière côté conducteur est ouverte, alors que le véhicule semble abandonné au bord de la route, et du rap bulgare s'échappe de l'habitacle. Où est le conducteur? A quelques mètres, appuyé contre un panneau de signalisation. Il est tout jeune, semble avoir à peine 18 ans et est visiblement en train d'essayer d'impressionner une tout aussi jeune citoyenne de Razgrad. Ses atouts: un pantalon de training Adidas gris probablement acheté 12 leva (six francs) au marché voisin, une canette de Coca, une coupe de cheveux militaire et beaucoup de motivation. La scène est tellement amusante que l'on ne prend pas le risque d'aller déranger ce tableau merveilleux, reconstitution historique de Roméo et Juliette dans les Balkans.

Il est d'ailleurs interdit d'interrompre un homme en mission, en Bulgarie comme ailleurs, et on laisse donc ce potentiel couple en devenir pour se diriger vers le centre d'entraînement ultra-moderne et ouvert de Ludogorets, à quarante minutes à pied environ du centre-ville. Sur place, le visiteur y est accueilli avec le sourire et peut visiter l'entièreté du complexe, un très discret service de sécurité surveillant l'accès au centre. A l'intérieur, un café avec vue sur les terrains, un fan-shop et un petit musée exposant les nombreuses coupes gagnées depuis 2011. Le Ludogorets Sport Center est divisé en deux parties, une réservée au secteur professionnel, l'autre à l'académie. Les terrains sont magnifiques, le centre lumineux et ouvert, n'ayant visiblement aucun secret à abriter et ne pratiquant pas la paranoïa à l'oeuvre dans un peu de trop de clubs à travers l'Europe.

Pour y arriver depuis le centre-ville, donc, il suffit de marcher un peu plus de deux kilomètres. Une balade agréable, entrecoupée de ces si typiques avis mortuaires bulgares, placardés à même les maisons et les halls d'entrée, et qui surprennent de prime abord avant de faire pleinement partie du paysage.

Les magasins de fleurs, cette tradition immuable

Razgrad, cette cité de 40'000 habitants située au nord-est de la Bulgarie, à une heure de Rusé, la ville-frontière avec la Roumanie, ne vivra jamais du tourisme, c'est une certitude, et ses habitants ne se font guère d'illusions à ce sujet... et ne s'en font d'ailleurs pas beaucoup sur quel sujet que ce soit. Ioulia a 30 ans et fait partie de la fameuse cohorte des vendeuses de fleurs, une activité très populaire dans l'ancien bloc soviétique et, plus globalement, communiste. Partout, que ce soit en Russie, en Ukraine ou ailleurs, il est possible de trouver littéralement à toute heure un magasin de fleurs ouvert et Razgrad n'échappe pas à cette règle immuable. 

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Alors, Ioulia, comment vivez-vous, ici à Razgrad? La conversation se fait en anglais. «Je suis étudiante en agronomie. Si je suis bien ici? Oui... et non. Oui, parce que c'est mon pays, ma ville. Non, parce que je sais que je vivrai mieux ailleurs. Mais ma famille est ici. C'est dur de franchir le pas. Et je ne connais personne à l'étranger. Peut-être que j'irai vivre à Sofia après la fin de mes études.» Sofia, à plusieurs heures de route. L'aéroport le plus proche de Razgrad, outre celui de la station balnéaire de Varna, est d'ailleurs celui de Bucarest, pas de la capitale bulgare.

La délicate transition vers l'économie de marché

Razgrad vit énormément de l'agriculture, on l'a compris, et représente un mélange assez étonnant de cultures. Les Bulgares y sont majoritaires, mais une minorité turque est bien présente, et Razgrad, comme tout le pays, effectue sa transition du communisme au libéralisme. Ce verbe mérite d'être conjugué au présent, et pas au passé composé, tant il n'est pas inutile de rappeler qu'il y a à peine plus de 30 ans que le pays a changé du jour au lendemain d'une économie collectiviste au capitalisme débridé. Trois décennies, cela peut sembler long, mais à l'échelle de l'histoire de ce pays étonnant de résilience, qui s'est toujours battu pour son indépendance, c'est évidemment très peu et il n'est jamais vain de souligner que la majorité des Bulgares ont vécu aujourd'hui plus longtemps en étant communistes que capitalistes.

La mue se fait, avec plus ou moins de résistance et de nostalgie, et chaque région essaie de développer ses atouts, avec une constante à travers le pays: une incapacité totale à communiquer sur les forces et le potentiel de ce pays qui n'en manque pas, mais qui fait face à une fuite de ses habitants, attirés, et parfois déçus, par les lumières du monde occidental. 

La Bulgarie, ce grand pays qui possède l'accès à la mer noire et des montagnes magnifiques, ne sait pas faire sa publicité et vanter ses indéniables charmes. Qui sait aujourd'hui que ce pays est l'un des plus grands producteurs mondiaux de roses? Qui connaît la beauté des Rhodopes, cette chaîne de montagnes du sud du pays? Qui, aujourd'hui, planifie un voyage au monastère de Rila ou va passer ses vacances d'été à Varna? La Bulgarie a tellement de trésors cachés qu'elle ne sait pas mettre en avant que cela en devient presque un sujet d'ironie mordante pour les locaux.

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«On est très critiques avec notre pays, mais aussi très susceptibles»

Retour à Iioulia et à son magasin de fleurs. «Ce que vous dites est juste. La Bulgarie a des atouts, mais ne sait pas le mettre en avant. Mais vous savez, nous on a le droit de le dire. Pas vous. On est très critiques avec notre pays, mais aussi très susceptibles. Au fond, nous sommes très patriotes». Ioulia a 24 ans, elle n'a pas connu le communisme, mais ses parents lui en parlent. «Les paires de jeans, les magasins d'alimentation... Je ne sais pas comment c'était. Ce que je sais, c'est qu'aujourd'hui, nous avons des perspectives, mais que nous ne savons pas comment les utiliser.»

Kirill Domuschiev, lui, a bien su. L'homme d'affaires avait à peine vingt ans quand l'URSS a disparu et, aujourd'hui, son capital est estimé à plus de deux milliards de dollars. Comme d'autres, dans les autres pays issus de la chute du bloc communiste, il a flairé les bonnes affaires, s'est bien positionné, et a fait fortune. Et comme Roman Abramovitch en Russie, par exemple, il a choisi de devenir propriétaire d'un club de football. Il a opté pour Ludogorets et la légende, racontée par lui-même, est celle d'une conversation téléphonique surprise autour de lui. «Un collègue parlait des difficultés financières du club. J'ai décidé de donner un peu...», a-t-il expliqué. La même scène, une deuxième fois. Là, il s'est pris au jeu et a décidé de devenir propriétaire du club. La promotion en première division a suivi, les douze titres de champion aussi, de même que les participations aux coupes européennes, entrecoupées de jolis exploits sur les plus belles pelouses du continent.

Ludogorets n'est pas aimé en Bulgarie

Razgrad est ainsi désormais connue internationalement pour son club de football, vecteur de communication plus fort que n'importe quelle campagne publicitaire, mais le club ne s'est pas forcément forgé une belle image hors de sa ville. Evidemment, tout gagner, tout le temps, rend les autres jaloux et les grands noms du football bulgare, Hristo Stoïchkov en tête, ne se sont jamais privés de critiquer Ludogorets, coupable à leurs yeux de ne pas donner leur chance aux jeunes talents du pays. 

L'équipe nationale est en déliquescence, à l'image d'une Fédération empêtrée dans les luttes d'influence et dirigées jusqu'il y a à peu par un président détesté, Borislav Mihaïlov. Un regain d'optimisme s'empare depuis quelques semaines du football bulgare, symbolisé par la candidature de Dimitar Berbatov à la présidence. Il le faut, car la réalité est triste: l'équipe nationale vient de terminer dernière d'un groupe de qualifications comprenant la Lituanie et, mis à part Ludogorets, aucun de ses clubs n'est capable d'atteindre la phase de groupes d'une compétition européenne.

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Le CSKA et le Levski, les deux géants de Sofia, sont en reconstruction, mais celle-ci prend du temps et eux aussi, à l'image de la société bulgare, n'ont de loin pas terminé leur transition vers l'économie de marché. Le football bulgare a ainsi de quoi être jaloux de la Roumanie, ce voisin qu'elle regardait droit dans les yeux dans les années 90, et qui a depuis pris énormément d'avance, construisant de nombreux stades modernes, tandis que le projet du CSKA, par exemple, est inlassablement repoussé, tandis que les autres n'existent tout simplement pas.

Les salons de jeu, ce fléau

Il est 18h, la nuit commence à tomber sur Razgrad, le marché ferme, les cafés aussi. S'allument alors les enseignes lumineuses, et ultra-agressives, des casinos et des salons de paris, un des terrains de jeux préférés des organisations mafieuses dans les Balkans et un des fléaux qui ravagent ces pays. Les magasins de fleurs, plus discrets, sont eux toujours bien là, et Ioulia aura du travail ce soir, elle qui révise ses études entre deux passages de clients.

Et à proximité immédiate du centre-ville, bonheur intense, se font apercevoir les projecteurs du stade Huvepharma, cette enceinte moderne de 10'000 places qui devrait quasiment faire le plein jeudi et où s'entraîne le Servette FC à la veille de défier Ludogorets Razgrad. Comme à Genk, Glasgow, Rome, Tiraspol et Prague, le club genevois est suivi par ses fidèles, ce peuple grenat qui sillonne l'Europe dans les pas des joueurs de René Weiler, reconnaissant de découvrir des villes étonnantes et de toucher du doigt de manière concrète la diversité, la complexité et la beauté du continent européen dans son ensemble.

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