«Il est toujours le dernier à sortir de la douche après un match», rigole Sophie George, maman de Kyshawn, troisième joueur suisse à évoluer en NBA après Thabo Sefolosha et Clint Capela. Une dame assise sur le rang devant elle rétorque qu'il y a match sur ce plan-là avec son cousin CJ McCollum, l’un des joueurs d’expérience des Wizards de Washington. Les paris sont ainsi lancés. Et c’est finalement bien le Valaisan qui fait son apparition le dernier, quelques secondes après son coéquipier, alors que la Capital One Arena est vide depuis plusieurs dizaines de minutes.
Les paniers sont retirés du parquet, la longue phase de nettoyage des tribunes a débuté, les portes pour quitter l’arène sont scellées jusqu’à leur prochaine réouverture. Il faut dire qu’il n’y avait pas grand-chose à célébrer en ce jeudi soir du début du mois de décembre, les Wizards s’étant très lourdement inclinés face à Boston (101-146). Un revers de plus cet automne. Le dix-huitième de la franchise de Washington en vingt-et-une rencontres jusque-là cette saison.
«Je pense être dans la bonne direction»
Une situation compliquée sur le plan collectif qui n’affecte toutefois pas le moral de l’ailier suisse. «Nous ne sommes pas encore là où nous voulons être, mais nous avons un bon groupe, une bonne mentalité, et nous cherchons des solutions tous les jours. C’est une bonne ambiance de travail», explique d'une voix posée celui qui fait figure de rare éclaircie dans cet automne chaotique. Sa moyenne de points par match a déjà pratiquement doublé en comparaison avec la saison dernière, passant de 8.7 à 15. Face à Dallas fin octobre, le Chablaisien en a même planté 34, son record dans la ligue.
«Il progresse. Nous pouvons évidemment le voir à travers ce qu’il fait offensivement: sa capacité à jouer le pick-and-roll (ndlr: action offensive fondamentale au basket-ball où deux joueurs collaborent), à prendre les bonnes décisions, et bien sûr son tir et sa capacité à marquer», se réjouit Brian Keefe, son entraîneur. Qu'en pense le Valaisan? «Je suis plutôt content des améliorations que je peux voir grâce au travail effectué cet été, et du fait que je réussisse à les appliquer les jours de match. Il me manque encore un peu de constance, mais je pense être dans la bonne direction.»
Un été charnière
Son secret? Le travail, bien sûr. Et ce n’est pas CJ McCollum qui dira le contraire, lui qui confiait il y a quelques semaines au «Washington Post» qu’il avait vu cet été son jeune coéquipier «six jours sur sept, deux fois par jour, se rendre à la salle de musculation». «En NBA, il y a de très grands gabarits, des joueurs expérimentés. Nous ne pouvons pas juste aller dans la raquette en pensant que ce sera simple. Il faut un corps capable d’encaisser les impacts», assure Kyshawn George.
Affûté physiquement, le Montheysan a pu également élargir et renforcer son panel technique grâce aux conseils avisés des deux routiniers de l'équipe: Khris Middleton et CJ McCollum, qui comptabilisent à eux deux plus de 1500 matches de saison régulière et même un titre de champion pour le premier nommé. «J’essaie de leur poser des questions sur des petites situations. Ce ne sont pas des choses qui changent une carrière, mais ce sont des détails qui donnent un avantage. Des angles, des contacts à prendre avant de recevoir la balle. De petites choses qui rendent le jeu plus facile.»
Les fans croient en son potentiel
Pas de quoi encore porter régulièrement vers la victoire la franchise d’une capitale dans laquelle il se sent bien malgré le peu de temps qu’il a pour la visiter. Mais suffisant déjà pour s'imposer dans le cinq de base de Brian Keefe. Dès sa deuxième saison en NBA. Chose que l'ailier suisse, qui se retrouve souvent à la création des offensives dans un rôle de meneur hybride, avoue ne pas avoir osé espérer lorsque Adam Silver, président de la fédération, prononçait son nom en 24e position lors de la draft 2024. «Mon premier objectif était de ne pas jouer en G League (ndlr: ligue mineure officielle de la NBA) et de rester avec l’équipe principale. Après les premiers entraînements, je me suis dit que j’avais vraiment une chance, qu’il n’y avait pas beaucoup de joueurs comme moi, et qu’il allait falloir que je mette tout en œuvre pour m'imposer.»
Les fans des Wizards croient en tout cas fermement en un avenir glorieux pour le Valaisan. Ils s'affichent en nombre avec son maillot numéro 18 sur le dos dans les travées de la Capital One Arena et n'hésitent pas à parler de lui comme de la prochaine figure majeure de la franchise. Des attentes énormes qui ne perturbent toutefois pas le Montheysan. «Ça fait plaisir d'entendre ces choses à mon sujet, mais j’y fais peu attention. Ce qui compte, c’est ce que je produis sur le terrain. Tant que je n’aurai pas satisfait mes propres attentes, je ne ferai pas trop attention à ce qui se dit autour», contre-t-il, sobrement.
Un mental à toute épreuve
Il faut dire que Kyshawn George garde bien les pieds sur terre. Et peut-être plus qu'un physique et une technique soyeuse ou un bon shoot, l'aspect mental doit justement être en béton armé pour tenir la cadence. Et en NBA, il est aisé de dire qu'elle est folle, voire infernale, avec trois à quatre matches par semaine en moyenne. Sans compter encore les entraînements, les séances de soins et les déplacements qui peuvent varier d'une à six heures d'avion selon l'adversaire. Soit plusieurs dizaines de milliers de kilomètres parcourus par saison. «C’est fou, oui, mais nous sommes dans les meilleures conditions possibles, pose le numéro 18 des Wizards. L’organisation fait énormément d’efforts: les hôtels sont bien, nous avons ce qu’il faut à manger, tout est prêt. Et quand tu as un bon groupe, staff et joueurs compris, ça rend l’expérience agréable.»
Et elle le reste. Malgré ce début de saison compliqué. Après tout, c'est le rêve de tout joueur de basket de rejoindre un jour la NBA. «Ce n’est pas simple, mais je me repose sur mes habitudes et sur le travail. Peu importe si on gagne ou on perd, le lendemain, je suis à la salle, je fais la même routine. Ça m’aide à ne pas être trop euphorique ou déçu», explique Kyshawn George, qui peut toujours compter sur le soutien de ses parents à Washington. «C'est important pour nous d'être là, qu'il ait quelqu'un à qui parler lorsqu'il en a besoin», souffle Deon, son papa et ancien joueur du BBC Monthey et de la sélection canadienne.
Ses premiers pas pour la sélection canadienne
Équipe vers laquelle son fils s’est tourné en annonçant fin 2024 qu’il ne porterait pas le maillot suisse. Cet été, Kyshawn George a disputé ses premières minutes pour le Team Canada. «Ça fait quelque chose de porter ce maillot», sourit celui qui a rayonné lors de la Coupe des Amériques. Au point d'être nommé dans l'équipe-type de la compétition malgré une quatrième place finale derrière les USA, l'Argentine et le Brésil. «Ça fait plaisir d'avoir été nommé, oui. Même si j’aurais préféré gagner quelque chose collectivement, car c’est pour ça qu’on joue.»
Le grand objectif du Valaisan en sélection est logiquement d'obtenir sa place sur le long terme et de jouer un rôle lors des prochains Jeux olympiques qui se dérouleront à Los Angeles en 2028. «J’ai envie d’en faire partie et je pense pouvoir apporter quelque chose. Mais pas de précipitation: on avance pas à pas, on continue à travailler chaque jour», pose-t-il encore une fois, certain que cette équipe peut faire mieux que son quart de finale obtenu à Paris en 2024.
Pas à pas vers les sommets?
L'horizon reste toutefois encore lointain. Et il faudra sans doute d'ici-là que Kyshawn George trouve la constance qu'il recherche tant. Son parcours lui sert en tout cas de motivation et de rappel que tout est possible. «Je sais ce que c’est d’être en quelque sorte 'de l’autre côté', d'avoir peu de temps de jeu ou même pas du tout. Je me rends compte de la chance que j’ai. J’ai gravi toutes les étapes une à une: Monthey, puis Chalon chez les juniors, l’équipe espoirs et la Pro B avant de partir à l'université à Miami. J’ai vécu des saisons difficiles, des moments compliqués. Ça forge», avance-t-il fièrement.
Le dernier à sortir de la douche, oui. Mais dans la construction de sa carrière, Kyshawn George n’arrive pas en retard. Le Suisse des Wizards de Washington avance juste à son propre rythme. Et ce rythme, de plus en plus, ressemble à celui d’un joueur qui a compris qu’il appartenait à ce monde-là.
Cet article a été publié initialement dans le n°01 de «L'illustré», paru en kiosque le 31 décembre 2025.
Cet article a été publié initialement dans le n°01 de «L'illustré», paru en kiosque le 31 décembre 2025.