Web et polarisation politique
«Nous ne subissons pas les bulles de filtre, nous les créons»

Les réseaux sociaux ont été pointés du doigt dans la polarisation politique constatée ces dernières années. Une étude de l'EPFL et du MIT montre que les internautes contribuent eux-mêmes volontairement au phénomène.
Publié: 11.08.2021 à 13:22 heures
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Dernière mise à jour: 11.08.2021 à 15:01 heures
L'arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 revient dans de nombreuses études sur le rôle du web et des réseaux sociaux dans la polarisation.
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Adrien SchnarrenbergerJournaliste Blick

C’est un concept qui a fortement marqué la politique ces dernières années: la polarisation. Les fronts se marquent toujours plus au profit des extrêmes, ce qui offre un terreau fertile à des événements qui paraissaient encore improbables il y a peu. On peut penser à l'élection de Donald Trump et au Brexit, deux cas emblématiques où ce phénomène a été pointé du doigt.

Facteur explicatif souvent avancé: internet. Les fameuses «bulles de filtre» — notamment sur les réseaux sociaux — contribueraient à cette polarisation en enfermant les gens, et donc les votants, dans des environnements composés de personnes qui pensent comme eux. Un constat que l’on retrouve dans les données de comportement électoral.

Grâce aux données des internautes

La polarisation a fait l’objet de nombreuses recherches scientifiques. Mais jusqu'ici, la science s'est focalisée sur la production de contenus. En clair, comment «l'offre», les articles, tweets et autres posts sur des forums en ligne, contribuent à forger des camps distincts. Cette approche était beaucoup plus facile que d'étudier la consommation des contenus (les choix réels des internautes), puisqu'il fallait collecter énormément de données, explique l’EFPL dans un blog publié cette semaine.

Or, l’institution vaudoise vient d'y parvenir grâce à une collaboration avec le prestigieux MIT américain et la fondation Mozilla. Un plug-in installé sur le navigateur Firefox — navigateur propriété de Mozilla — a permis de collecter un immense volume de données d’internautes. «Comme lors du don du sang, des volontaires ont consenti à offrir leurs traces numériques. Nous avons pu étudier le temps passé sur les différentes pages et quels articles en particulier ils avaient lus», précise le professeur-assistant Robert West, auteur principal du papier scientifique. Objectif: déterminer si lorsqu'ils sont confrontés à un panel complet (et non enfermés dans une bulle), les internautes agissent différemment.

«Nous ne sommes pas des marionnettes»

Pour quels résultats? Enseignement principal: la polarisation est encore plus forte que ce que l’on pensait jusqu’ici. «Nous avons pu démontrer que les participants à l’étude ont passé davantage de temps sur des articles qui allaient dans le sens de leurs positions politiques, lisaient encore plus volontiers des sources qui renforçaient leurs croyances», écrivent les chercheurs de l’EPFL et du MIT de Boston (Etats-Unis).

L’étude a prouvé que ce phénomène était présent tant à titre individuel que pour trois ensembles (clusters) construits par les chercheurs d'après les préférences politiques: gauche, centre et droite. «Nous ne sommes pas des marionnettes qui subissons des choix éditoriaux. Nous contribuons à la polarisation avec des choix conscients», résume Robert West. Ce n’est donc pas (seulement?) un problème de structure du web et d’algorithmes.

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Le scientifique estime que le cluster centriste pourrait jouer un rôle crucial à l’avenir pour maintenir un certain équilibre et créer une zone où les deux extrêmes peuvent se parler et débattre. Mais les comportements politiques sont difficiles à étudier dans leur interdisciplinarité: des prochaines recherches devront être le fruit de la collaboration de plusieurs champs scientifiques.

Comme pour les virus

Robert West fait une analogie avec un sujet à la mode: les virus. «Si nous n’avons pas de moyens de mesurer la propagation, nous sommes mal équipés pour les combattre et pour prendre les mesures nécessaires. La psychologie a un grand rôle à jouer, mais les psychologues ne peuvent rien faire sans données sur les contenus problématiques ni compréhension des dynamiques socio-techniques», explique-t-il. Un constat aussi valable dans l’autre sens, selon le chercheur du Data Science Lab (dlab) de l’EPFL. «Nous, informaticiens, ne pouvons rien faire sans la psychologie humaine. Cela rend ces projets au croisement de deux disciplines complexes à mettre en place, mais d’autant plus gratifiants.»

Des paroles qui se vérifient dans les faits, puisque cet article (à lire ici en PDF) a été récompensé comme le meilleur de la 15e conférence internationale sur le web et les réseaux sociaux, qui s’est déroulée en juin et juillet.

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