La chronique de Myret Zaki
Pays émergents: pourquoi nous ratons l’opportunité du siècle

Curieusement, un investisseur suisse se verra conseiller d’investir aux Etats-Unis, «un marché sûr» malgré la crise de sa dette et de ses banques, mais sera découragé d’investir en Chine ou en Inde, «des marchés trop risqués». Un parti-pris peu rationnel.
Publié: 23.05.2023 à 11:33 heures
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Dernière mise à jour: 23.05.2023 à 12:01 heures
Ne pas investir dans les oays émergents est un parti-pris peu rationnel, selon la journaliste économique Myret Zaki

Lorsqu’on suit le monde de la finance depuis 25 ans, certaines absurdités sautent aux yeux, qui en disent long sur les opportunités perdues pour les épargnants suisses. Par exemple, aujourd’hui, l’écrasante majorité des produits de placement proposée aux investisseurs reste axée sur les actions américaines, européennes et suisses. Des marchés matures, déjà surinvestis par l’industrie des fonds de placement.

Et pourtant, on les promeut encore et encore, comme s’il n’y avait rien d’autre. Par contre, à l’heure où de nouvelles puissances économiques connaissent un boom séculaire, comme la Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil, l’Indonésie, l’Afrique du Sud ou l’Arabie saoudite, il est difficile pour un investisseur privé de trouver en Suisse un conseil qualifié, et des placements permettant d’y prendre part, tant notre place financière est rivée sur les marchés boursiers des pays développés, et en particulier sur le marché américain.

Des banques suisses frileuses

Bien sûr, on peut acheter des fonds indiciels (ETF) sur les marchés émergents que l’on trouve cotés sur la bourse suisse. Ce sont des certificats qui répliquent les indices boursiers de ces pays ou de groupes de pays. Mais si l’on veut être conseillé et accompagné pour faire des paris spécifiques, miser sur le yuan chinois, la roupie indienne ou le rand sud-africain, acquérir des parts d’entreprises chinoises de l’intelligence artificielle, ou d’entreprises vietnamiennes, saoudiennes ou brésiliennes en pleine croissance, bref, si l’on veut s’exposer à ce qui a du très haut potentiel, nos banques s’avèrent très frileuses. Bien que les entreprises de ces pays soient promises à une croissance près de 3 fois supérieure à celles du G7, ce sont les actions de ces dernières que l’on favorise. A Genève ou Zurich, on ne trouve pas foule de fonds de placements et de mandats de gestion sur les pays émergents.

Notre place financière, au lieu d’être en train de lancer des dizaines de produits pour profiter de la croissance de ces pays, tient un discours ultra-prudent et empreint de préjugés. On est pourtant en Suisse, pays de l’industrie des placements, place financière internationale; mais le dynamisme n’est pas là. Le discours est que les marchés émergents sont «très risqués», et qu’il vaut mieux investir sur les marchés les plus «développés», «stables», «connus», et «liquides», que le client «comprend mieux», éventuellement aussi parce qu’on partage «la même culture et les mêmes valeurs».

Les Etats-Unis face à la confiance du monde

Le raisonnement est qu’il est plus facile d’expliquer ce qui se passe chez IBM, Roche ou Nestlé que chez Alibaba (en Chine). A l’inverse, votre conseiller vous déploira aisément des dizaines de produits en actions américaines ou en sociétés non cotées des Etats-Unis, dont la valeur a déjà gonflé depuis une décennie. Là, aucun problème. On vous expliquera que c’est un marché «sûr», «stable», «liquide», «que l’on comprend», qui est «moins risqué». Et on feindra d’ignorer qu’en ce moment même, les Etats-Unis sont techniquement au bord de la faillite et pourraient se retrouver en défaut de paiement ce 1er juin 2023, en raison de la crise du plafond de la dette.

Le pays frôle régulièrement la catastrophe car les négociations entre la Maison-Blanche et l’opposition pour relever ce plafond se retrouvent dans l’impasse durant des semaines. Mais pas de problème, ce marché n’est pas risqué, c’est quand même le plus sûr et le meilleur endroit pour investir.

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Les Etats-Unis sont pourtant en train de jouer au poker avec la confiance du reste du monde. Après la pire crise du système bancaire depuis 2008, qui a vu au moins cinq banques faire faillite même avec les garanties de l’Etat, c’est à présent la crise du plafond de la dette qui se joue. Pour la troisième fois en moins de dix ans, des querelles partisanes menacent de faire exploser le système. Si le défaut de paiement a pu être évité par deux fois ces dernières années, rien ne permet d’exclure que cette impasse soit celle de trop, celle qui finit mal.

Et même si elle se résout in extremis comme à l’habitude, ces épisodes mettent en péril la réputation de la dette américaine. «Considéré comme le placement le plus sûr et le plus liquide au monde, le bon du Trésor américain a permis à cette nation à travers les âges, les guerres, les pandémies, les faillites bancaires, de pouvoir se financer en toute facilité et à des taux inférieurs au reste du monde, explique Michel Santi, auteur du livre «BNS, rien ne va plus, une banque nationale ne devrait pas faire ça».

Ces emprunts constituent la clé de voute du système financier global. Ce marché de 25’000 milliards de dollars est le fondement incontournable de toute transaction à travers le globe.» Or c’est d’abord parce que l’industrie financière du monde développé a considéré ce placement comme incontournable, qu’il l’est devenu. Mais aujourd’hui, le mythe peut vaciller d’un moment à l’autre, et il est fragile, car le dernier allié des Etats-Unis, c’est l’épargnant des pays du G7. Celui des pays émergents est déjà dans une logique de dédollarisation et investit de plus en plus dans son propre pays, promis à une meilleure croissance.

Une politisation du monde de l’investissement

Derrière notre complaisance envers le marché américain, une politisation progressive de l’investissement. Le secteur financier des pays du G7 est, lui aussi, otage de considérations géopolitiques: pour beaucoup de prestataires, le raisonnement est qu’il vaut mieux déployer des produits d’investissement sur le marché de notre principal allié, les USA, que de risquer de lancer des produits sur la Chine, qui pourraient ensuite subir des sanctions si les choses se gâtaient (encore plus) entre Washington et l’Empire du Milieu. Mais qu’est-ce que tout cela a à voir avec le réel potentiel économique, avec le réel cas d’investissement? Rien. Et dans le domaine des placements, il n’y a pire conseiller que la politique.

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Pour l’investisseur basé en Suisse, sa liberté d’investir devrait lui permettre d’accéder à toutes les possibilités de participer à la croissance des économies du futur. De parier sur les nouvelles puissances commerciales, de placer une allocation dans les monnaies fortes de pays excédentaires et riches en réserves d’or, de miser sur le grand pivot de l’économie mondiale d’Ouest en Est. Pourquoi ce mouvement de plaques tectoniques ne profiterait-il pas à l’investisseur occidental, faute de profiter à son pays?

La chance sourit aux visionnaires

J’avais déjà expliqué à quel point le monde financier des pays développés avait un bais géographique marqué en faveur des USA, affichant une confiance disproportionnée et peu rationnelle dans Wall Street, dans mon ouvrage de 2011 appelé «La fin du dollar» (un titre provocateur pour un livre sorti au moment où les économistes prédisaient avec une certitude absolue la «fin de l’euro»). «La fin du dollar» prédisait une crise de la dette souveraine américaine, mais surtout une perte progressive du statut de monnaie de réserve du dollar, au profit d’un monde multipolaire et multimonétaire. Dont on n’a jamais été aussi proches qu’à l’heure actuelle.

Pourtant, nos biais géopolitiques malheureux vont nous faire rater ce véritable thème d’investissement à long terme qu’est l’avènement de la multipolarité, les alliances entre nouvelles puissances et le grand basculement vers les économies qui possèdent les matières premières et dominent les plus grandes routes commerciales. La chance sourit aux visionnaires. Un financier de la place me répond: «On n’est pas sûr comment cela va tourner.» Il devrait savoir que les meilleurs paris sont réalisés quand «on n’est pas sûr», pas quand c’est trop tard.

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