Chronique de Myret Zaki
Seuls les fous jugent la guerre plus lucrative que la paix

C’est l’âge d’or des vendeurs d’armes. Un triste record mondial de conflits alimente les économies de guerre. Qui d’autre y gagne? Personne. Seule la paix engendre la prospérité et sauve l’environnement.
Publié: 13.02.2023 à 15:44 heures
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Dernière mise à jour: 14.02.2023 à 11:14 heures
En 2021, les dépenses militaires avaient déjà doublé par rapport à 1980, franchissant pour la première fois la barre des 2000 milliards de dollars par an; et on ne s’arrêtera pas là. (Image d'illustration)
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Myret ZakiJournaliste spécialisée économie

Avec l'augmentation globale des dépenses militaires, le secteur des armes se porte extrêmement bien aujourd'hui. Cela est dû au record actuel des conflits dans le monde. Or, seuls les vendeurs d'armes bénéficient de cette situation. Car il n'y a que la paix qui peut amener la prospérité et sauver l’environnement.

La guerre, plus lucrative que la paix?

La paix est une richesse oubliée. Le monde s’embrase de partout. Est-ce parce que la guerre semble plus lucrative que la paix? Ce serait une erreur fatale. Toujours est-il qu’aucune promesse de paix n’a été tenue. Ni au Proche-Orient, ni en Afrique, ni en Asie centrale, ni même en Europe, où le mythe d’une pacification a brutalement pris fin avec le conflit russo-ukrainien.

En réalité, le monde n’a jamais été aussi violent. La situation n’a cessé de se détériorer ces 15 dernières années, selon le dernier rapport du Global Peace Index de 2022, de l’Institut pour l’économie et la paix (IEP). La guerre en Ukraine vient accentuer des tendances qui l’avaient précédée.

En 2021, les dépenses militaires avaient déjà doublé par rapport à 1980, franchissant pour la première fois la barre des 2000 milliards de dollars par an; et on ne s’arrêtera pas là. L’armement des grandes puissances s’accélère et les budgets militaires ont un boulevard devant eux.

Le conflit en Ukraine, d’autres conflits sanglants dans le monde (Yémen, Congo, Arménie, Mali, Kurdistan…), ainsi que les vives tensions entre les États-Unis et la Chine, ont hissé le niveau d’instabilité globale à des sommets. Selon l’ONU, au moins onze crises et conflits secouent le monde en 2023. Un nouveau record est établi: 230 millions de personnes requièrent en ce moment une assistance d’urgence chiffrée à 52 milliards de dollars.

Le coût des guerres, estimé dans le rapport précité de l’IEP, est colossal: en 2021, l’impact économique global de la violence (dépenses militaires, morts dans des conflits armés, flux de réfugiés) a atteint 16'500 milliards de dollars, contre 14'400 milliards en 2019. C’est quasiment la taille du PIB de l’Union européenne. Autre record, le nombre de réfugiés explose, de même que celui des déplacés, selon le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR).

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Évolution du nombre de réfugiés dans le monde, chiffres du HCR à mi-2022.

Le chiffre d'affaires des armes dépasse celui du pétrole

Conséquence des dépenses militaires sans précédent, les ventes d’armes explosent elles aussi, frôlant les 600 milliards de dollars en 2021, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). C’était la septième année d’affilée qui voyait croître les ventes des 100 plus grands groupes d’armement, dont la moitié sont américains. Et tout cela, c’était avant la guerre en Ukraine.

Six-cent milliards, c’est plus que ce qu’ont gagné en 2021 les 13 pays membres de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) sur les ventes mondiales de pétrole brut. Les armes ont donc dépassé le pétrole. Du jamais vu. Même les perturbations des chaînes d’approvisionnement liées au Covid 19 n’ont pas enrayé la progression des ventes d’armes.

Cet essor sans précédent a enrichi les investisseurs dans le secteur de l’armement. Un coup d’œil sur les performances boursières sur douze mois des groupes de défense et d’aérospatiale permet de constater qu’ils se sont envolés, alors que le reste de la bourse stagnait. Par exemple, le secteur «défense et aérospatiale» allemand a explosé de 52% en bourse sur une année, sous l’effet de la production liée à la guerre en Ukraine.

D’autres gros exportateurs d’armes français, britanniques, italiens, suédois, coréens, qui écoulent le matériel de guerre vers différentes zones de conflits, ont vu leurs cours s’envoler. Leurs performances dépassent de loin celles des indices boursiers des pays concernés.

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Le groupe allemand Rheinmetall a explosé de 141% sur 1 an, contre 1,2% pour l’indice DAX.
Le groupe français Thales a gagné 47% sur 1 an, contre 4% pour l’indice général CAC 40.
Le groupe américain Lockheed Martin a gagné 25% sur 1 an, contre -7% pour l’indice S&P 500.
Le britannique BAE Systems a gagné 42% contre 5% pour l’indice FTSE 100.
Le groupe suédois Saab Bofors Dynamics gagne 110% contre -2% pour l’indice OMXS 30.
Le groupe sud-coréen Hanwha Aerospace gagne 90% contre -9% pour l’indice KOSPI.

Pour les groupes d’armement, la multiplication des conflits en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie centrale et occidentale, ainsi que la peur croissante de la Chine, sont une véritable aubaine. Une bouffée d’air pour ces fabricants qui, depuis quelques années, sont dans le viseur des investisseurs éthiques.

Tout comme les groupes de tabac, ils sont mal classés sous les nouveaux critères de la finance durable, ce qui incite de gros investisseurs institutionnels à les retirer de leurs portefeuilles. Aujourd’hui, ces titres aux bénéfices records semblent retrouver la voie des petits et grands portefeuilles, telle qu’en atteste leur hausse.

Annihilation des valeurs économiques et environnementales

Sauf que miser sur la guerre, c’est aller vers la plus grande destruction de valeur humaine, économique et environnementale. Les conséquences sur les populations victimes, sur les flux de réfugiés et de déplacés, et en termes de pollution globale, sont phénoménales et se paient des décennies encore après les événements. Les guerres et le déploiement de munitions sont l’activité la plus polluante au monde et détruisent des écosystèmes entiers, des zones forestières et agricoles, des sources d’eau potable, des kilomètres de terres.

Cette activité propage les résidus les plus toxiques (plomb, gaz de combat, uranium appauvri, kérosène, radioactivité, toxicité des déchets militaires) dans d’innombrables sites de par le monde, qui deviennent les plus contaminés de la planète. Sans compter les dégâts infligés aux océans par la marine militaire, son fioul, ses particules fines, ses métaux lourds et explosifs toxiques.

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À l’inverse, les gains sociaux, environnementaux et économiques de la paix sont innombrables, ce qui en fait, même pour un esprit purement vénal, une valeur beaucoup plus lucrative.

L’Institut pour l’économie et la paix le montre dans un autre rapport. L’IEP calcule que depuis 20 ans, la croissance du PIB par personne des pays qui ont le plus amélioré leur indice de pacification est de 1,4% supérieure aux pays dont l’indice de pacification s’est le plus détérioré. Cela correspond à 31% de PIB en plus, sur deux décennies, pour les pays qui se sont pacifiés. Et cela ne mesure encore que partiellement la variable destructrice des économies en guerre.

Les pays pacifiés connaissent moins d’inflation et de chômage. Ils ont moins de coûts de santé, de sécurité, d’opportunités perdues pour l’économie. Si l’on réduisait ne serait-ce que de 10% le coût global des guerres (chiffre cité plus haut, qui totalise 16'500 milliards), cela libérerait des richesses qui équivaudraient à la création de trois nouvelles économies de la taille de la Norvège, de l’Irlande et de la Belgique réunies.

Le levier de la paix est donc immense en termes de valeur économique, et surtout, ses dividendes sont répartis beaucoup plus largement que sur quelques actionnaires de compagnies d’armement. Seuls les fous jugent la guerre plus lucrative que la paix.

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