L'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin
«La puissance de l'Europe, c'est son continent, avec la Suisse à bord»

Si elle ne s'impose pas par sa puissance, l'Europe perdra inexorablement du terrain, affirme l'ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin en plein sommet du G7. Mais une Europe puissante ne doit pas, selon lui, se limiter aux 27 pays de l'UE. Interview.
Publié: 19.05.2023 à 15:29 heures
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Le dernier livre de Jean-Pierre Raffarin décrypte les conditions d'une Europe capable d'assumer sa puissance.
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Richard WerlyJournaliste Blick

Faut-il accepter sans mot dire la domination des États-Unis sur le camp occidental et sur l’Europe? En plein sommet du G7 à Hiroshima (Japon), l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin répond par un «non» catégorique. Son livre «Ne sortons pas de l’histoire» (Ed. Lafon) est un appel lancé aux dirigeants européens pour éviter le précipice de l’impuissance. Seule solution: raisonner à l’échelle du continent. Et travailler avec d’autres partenaires comme la Chine. Entretien à contre-courant.

Jean-Pierre Raffarin, l’Europe de papa est morte, expliquez-vous dans votre livre. Pire: elle risque «de sortir de l’histoire». Facile à dire. Mais la nouvelle Europe doit ressembler à quoi?
À une Europe qui raisonne à l’échelle continentale et qui affirme sa volonté de puissance. J’ai bien dit continentale, c’est-à-dire au-delà de l’Union européenne (UE). Nous avons un espace géographique à protéger, qui ne se limite pas au marché unique. Nous avons une solidarité entre démocraties, au-delà de l’UE. La Suisse a toute sa place dans cette Europe-puissance qui doit apprendre à défendre ses intérêts. Le Royaume-Uni aussi, bien sûr, en particulier en matière de défense. Comment y parvenir? En montrant que l’Europe est un partenaire ouvert et qu’elle ne se replie pas sur ses racines occidentales. L’enjeu est colossal. Si l’Europe démontre aux pays du sud qu’elle est un pôle mondial, nous ne sortirons pas de l’histoire. Dans le cas contraire…

Ce mot «puissance» fait peur en Suisse, où la neutralité règne encore en maître. On ne peut pas imaginer une autre Europe, selon vous? La puissance, donc l’exercice de la force sous une forme ou une autre, c’est indispensable?
Vous pensez que les États-Unis, la Chine et les grands pays émergents nous respecteront encore longtemps pour notre seul marché de 500 millions de consommateurs? Vous croyez que les pays d’Europe de l’Est, frontaliers de l’Ukraine et de la Russie, ne seront pas tentés de se rapprocher encore plus des États-Unis si l’Union européenne ne leur démontre pas sa solidarité effective et sa capacité à offrir autre chose que de la solidarité compassionnelle? Je plaide pour une Europe offensive. Elle peut l’être, encore une fois, à l’échelle continentale, en forgeant par exemple un partenariat avec la Chine pour le développement de l’Afrique. Notre stratégie globale ne peut pas se limiter à notre stratégie commerciale. C’est maintenant ou jamais.

L’Afrique? Mais elle fait peur à de nombreux Européens, qui l’associent aux migrants et au chaos. Vous croyez vraiment à un partenariat possible avec la Chine?
Non seulement j’y crois, mais il faut le faire. La Chine plafonne dans son aide à l’Afrique. Elle a besoin de l’expertise européenne. Et les anciennes puissances coloniales, elles, rencontrent les problèmes qu’on connaît. L’Afrique est dans la proximité immédiate du continent européen. Elle est notre partenaire incontournable. Pourquoi ne pas proposer aux Chinois d’allier notre expérience à leur puissance, via un accord stratégique multilatéral? Cet accord inclurait d’autres pays majeurs, comme le Japon. Des ébauches existent. Prenons le risque.

D’autres pays vous répondront que la priorité pour l’Europe, c’est de se rapprocher des États-Unis…
Il nous faut préserver un lien fort avec les États-Unis, mais il faut aussi parler et travailler avec toutes les autres démocraties. Attention à ne pas nous laisser entraîner dans des stratégies qui ne servent pas les intérêts de l’Europe. La priorité aujourd’hui, c’est d’agir pour un cessez-le-feu en Ukraine. La seconde, c’est de consolider une relation avec les États-Unis qui nous permette de rester des alliés sans devenir des alignés. Mais doit-on avoir Washington pour seul interlocuteur? Non. Nous devons, nous aussi, bâtir un front avec toutes les démocraties, dont l’objectif est de ne pas s’opposer systématiquement aux autres régimes. Une entraide démocratique est indispensable. Nos démocraties sont menacées de l’intérieur. On l’a vu aux États-Unis avec l’assaut sur le Capitole en janvier 2021. On l’a vu au Brésil. Beaucoup de démocrates sont tentés par la non-participation électorale, ce qui est une tentation mortelle. Nous devons impérativement garder ce lien fort avec les États-Unis. Mais il ne doit pas être exclusif.

Vous parlez comme Emmanuel Macron, à son retour de Chine en avril dernier?
La souveraineté européenne exige des actes qui ne feront parfois pas plaisir aux Américains. Et alors? S’ils sont sûrs de notre alliance, ils l’accepteront. Emmanuel Macron a eu raison aussi de s’investir pour un cessez-le-feu en Ukraine. Il a obtenu de Pékin des signes positifs, dont on voit les effets. La ligne rouge sur l’engagement de l’arme nucléaire a été réaffirmée par la Chine. Le dialogue entre Volodymyr Zelensky et Xi Jinping a démarré. La Chine doit peser de tout son poids sur la Russie. Mais elle ne le fera que si on lui fait confiance.

Un partenariat avec l’Afrique, est-ce la priorité alors qu’il faut réindustrialiser le continent et se battre pour ne pas être distancé sur le plan technologique?
Réfléchissez un peu. Une stratégie de puissance doit prendre en compte la réalité. Dans nos sociétés, quantité d’emplois industriels de base, indispensables pour assurer le retour de nos usines, n’attirent plus les Européens. Qui va les pourvoir? Comment? Réfléchissez aussi aux pressions extérieures que subit le continent, notamment sur le plan migratoire. Comment en sortir? Si elle ne prend pas d’initiative, l’Europe va se retrouver de plus en plus prise en tenaille entre des États-Unis qui imposent leur volonté grâce à leur stratégie extraterritoriale du dollar-roi, et les Chinois qui interviennent et coopèrent en fonction de satisfactions politiques. Il faut briser cet étau. Si l’Europe ne se donne pas pour objectif de rester un acteur de l’histoire, si elle se replie, si les pays du continent ne pensent plus qu’à leur avenir au sein de leurs frontières, notre déconstruction sera fatale. Pour être respecté, il faut être leader. C’est comme ça. Aux côtés de l’Afrique, l’Europe démontrera qu’elle est une puissance utile au monde.

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Et on finance tout ça comment? On persuade comment les populations européennes d’accepter cette stratégie?
Je n’ai pas toutes les réponses. L’un des sujets qui m’inquiète le plus est la montée généralisée de la violence dans nos pays et dans nos sociétés, car de la violence domestique à l’acceptation de la guerre, il n’y a qu’un pas. … Il faut aussi expliquer les choses clairement à nos opinions publiques et mettre les Européens en face de leurs responsabilités. On ne peut pas continuer de refuser des emplois et s’opposer à l’immigration! La puissance européenne viendra aussi de nous-mêmes, de notre capacité collective à relancer la machine économique européenne.

Vous parlez là des difficultés rencontrées, en particulier en France, du blocage social contre la réforme des retraites. La France est-elle encore crédible lorsqu’elle parle de puissance européenne alors que les Français, vu de l’étranger, refusent de faire des efforts?
Les Français se sont enlisés dans la parenthèse de la pandémie. C’est un sujet très préoccupant. L’État providence occupe aujourd’hui en France une place qui n’est pas tenable à l’avenir. On ne peut pas rêver d’une semaine de 32 heures et espérer que l’Europe, comme continent, ne sera pas balayée dans le monde de demain. Ça ne tient pas. On ne peut pas continuer d’afficher une idéologie anti-entreprises. Je ne dis surtout pas que l’Europe doit devenir plus française! Un pays comme la Suisse, appuyé sur une économie ouverte et innovante, peut apporter beaucoup de solutions et d’idées. Ce que je dis, c’est que l’Europe n’a plus le choix. Ou elle acquiert de la puissance. Ou elle sort de l’histoire.

À lire: «Ne sortons pas de l’histoire» (Ed. Michel Lafon) de Jean-Pierre Raffarin


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