Employé, patron... ils témoignent
«La semaine de 4 jours, c'est un juste milieu entre plaisir et flexibilité»

La semaine de quatre jours fait largement parler d'elle, mais les entreprises suisses restent relativement frileuses pour l'instant. Certaines se sont malgré tout jetées à l'eau et les retours sont riches. Entre doutes et bénéfices, elles ont un avis tranché.
Publié: 01.11.2023 à 14:13 heures
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Dernière mise à jour: 02.11.2023 à 14:49 heures
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Six mois après l'instauration de la semaine de quatre jours, l'entreprise Assymba, dans le secteur informatique, a augmenté de 20% sa productivité.
Tiffany Terreaux

Bosser à 80 et être payé à 100%... Sur le papier, ça fait clairement rêver. Mais dès qu'on creuse un peu, les questions surviennent rapidement: Comment faire pour être plus efficace? Qu'est-ce que mes supérieurs attendent de moi? Est-ce que je dois rester atteignable quand je suis en OFF? Et mon cahier des charges? Aïe, petit coup de stress.

Malgré ces doutes, quelques entreprises suisses ont franchi le cap et les retours sont pour le moins révélateurs. Témoignages et confrontations entre employeur et employé au sein d'une même entreprise.

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Du scepticisme au concret

«Je suis connu pour être monsieur pessimiste. Dans mon travail, je dois toujours anticiper le pire et j'étais le seul de l'équipe 'mi-chaud' à l'annonce de l'introduction de la semaine de quatre jours. J'étais perdu entre la satisfaction d'avoir un jour de congé et la trouille d'être incapable d'assurer la qualité de mon travail», se souvient Lucas Gonzalez, régisseur d’idées informatiques dans l'entreprise Assymba. Dans cette dernière, les employés sont désormais soumis aux conditions suivantes: assumer en quatre jours le travail effectué normalement en cinq, c'est-à-dire assurer un surcroît de productivité. 

Ça, c'était en septembre 2021. Deux ans plus tard, le jeune homme aurait de la peine à s'en passer: motivation, rentabilité, santé mentale... tous les indicateurs sont au beau fixe. «Si mon entreprise arrêtait ce concept aujourd'hui, je descendrais tout de même mon taux à 80% ou si je devais chercher un autre job, je ne reprendrais pas un 100%, affirme-t-il. Je me suis rendu compte que ce temps-là est plus précieux que l’argent qu’il représente.» Son jour de congé lui sert avant tout à traiter toutes ces petites tâches «ingrates» du quotidien: faire les courses, le ménage, l'administratif, la déchetterie, les rdv chez le médecin, afin de passer de «vrais» week-ends, «sans se mêler à la masse de gens le samedi à la Migros».

Sur un coup de tête

Une transition réussie mise en place... sur un coup de tête. Patrick Tundo, fondateur d’Assymba, a lancé son «projet 47» (pour 4 jours sur 7) juste après avoir écouté une émission radio un matin en partant travailler. Le journaliste parlait d'une étude sur la semaine de quatre jours, réalisée sur deux ou trois ans, auprès d'un certain nombre d'entreprises dans plusieurs pays de l’Europe du Nord. Les résultats révélaient des bénéfices à tout point de vue. «Je n’aime pas trop réfléchir quand j’ai une idée en tête et je me dis toujours, j’y vais, au pire ça fonctionne.» Trois heures plus tard, il en parlait à ses collaborateurs en leur disant: «Votre rentabilité doit être la même, comme si vous étiez à 100%. À nous de trouver ce qui est chronophage dans votre quotidien et de nous adapter pour optimiser votre temps.»

Le directeur s’est donné trois mois de test. Objectif à terme, retrouver le même chiffre d'affaires qu'auparavant. «Après un mois, on était à moins 20%. Mais qu'est-ce que j'étais en train de faire? Surtout que la mise en place était sport par moments. Mais j'ai tenu bon. J'avais dit trois mois, je devais assumer.»

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Un contexte idéal pour se lancer

Et il a bien fait. Le cap des six mois passé, la productivité de son personnel a augmenté de 20% par rapport à la semaine de cinq jours. «Mes employés sont de meilleure humeur, il y a plus d’échanges et d'idées nouvelles. C'est vraiment du gagnant-gagnant», affirme-t-il.

Si le projet 47 s'est aussi bien déroulé, c'est que de nombreux changements ont été faits en amont. «Cette facilité de transition ne vient pas de nulle part, relève Lucas Gonzalez. Bien des choses ont été implémentées au préalable. Pendant la pandémie, on a profité de mettre en place de nouveaux processus, des outils de travail pour optimiser notre temps en supprimant ou allégeant les tâches quotidiennes, notamment des séances entre collaborateurs parfois superflues. Chaque employé a économisé entre une et deux heures par jour.»

Et c'est là que Lucas Gonzalez applaudit le geste de son patron. «Vu qu'on était plus rentable, il aurait très bien pu ne rien changer, congédier une personne ou augmenter sa masse client, déclare-t-il. Mais il a préféré récompenser ses collaborateurs en les fidélisant.»

À une petite nuance près. Cette transition à la semaine de quatre jours ne se fait pas dès l'arrivée d'un nouveau collaborateur. «Leur motivation première pour venir chez nous ne doit pas être le projet 47, mais bien l'entreprise en elle-même, soulève Patrick Tundo. La mise en place de la semaine de quatre jours ne se fait de toute façon qu'après douze mois d'activité au sein de la société, le temps que le nouveau collaborateur gagne en expérience et soit suffisamment efficace pour descendre à 80%.»

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Les facteurs clefs pour réussir la transition

Malgré une bonne préparation faite en amont, certains challenges ont dû être relevés pour réussir cette transition à quatre jours. Le directeur d'Assymba mentionne trois points clefs:

  1. La répartition. Trouver quel jour de congé attribuer à chaque collaborateur de sorte que cela convienne à tout le monde, sans qu’on ait deux mêmes spécialistes absents le même jour. Chez Assymba, les jours de congé sont remis sur la table tous les trois mois et des ajustements peuvent être faits (changement de vie, enfant qui commence l’école, etc).
  2. La documentation. Chaque collaborateur doit bien documenter son travail et laisser toutes les informations importantes à ses collègues pendant son absence. Il est nécessaire d'avoir un suivi en tout temps de ce qui a été fait et de ce qui est en cours. C'est quelque chose qu'ils sont censés faire, qu'il s'agisse d'une semaine de quatre jours ou non. Mais comme dans ce contexte, ils n'ont pas le choix, les employés sont plus vigilants et la qualité du travail augmente.
  3. La communication. Au sein de son équipe, il ne faut pas cesser de communiquer, outre les informations relatives aux dossiers en cours, c'est important de garder une bonne entente entre collègues.

Une prise de recul après deux ans

Après 26 mois, Patrick Tundo ne regrette pas un instant d'avoir sauté le pas. «On ne s'en rend pas compte, mais beaucoup d'entreprises pratiquent la semaine de quatre jours sans même le savoir. Combien de personnes finissent leur travail à 17h30 et partent seulement à 18h? On appelle ça le présentéisme. Chez nous, ça n'existe pas. Si tu as fini un projet à 16h tu peux t’en aller tout en respectant les 8h par jour dans la globalité. On est simplement flexible.»

Petit bémol au tableau tout de même: avec le temps, les employés entrent dans une certaine zone de confort. «Ça fait plus de deux ans qu'on fonctionne ainsi. C’est comme pour tout, lorsqu’on met en place une nouveauté, les gens finissent par s'y habituer et entrent dans une routine. Ça devient en quelque sorte un dû et ils oublient d’optimiser leur temps de travail. L'été dernier, on a dû repréciser certains points avec plusieurs équipes», relate-t-il. Il fait alors mention de la règle des «Trois C»: Commander (ce que je veux comme processus), Contrôler (vérifier le bon déroulement) et Corriger (faire des ajustements tout au long du processus).

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La flexibilité, le maître-mot

Le constat est clair: pour que ça fonctionne, les employés doivent rester flexibles. «Je trouve normal d’être arrangeant, c’est du donnant-donnant. Contractuellement, je ne suis pas à 80%, c'est un accord entre mon chef et moi», affirme Lucas Gonzalez.

Pour Yannick Bürgy, la semaine de quatre jours est également une évidence. Employé chez Mondo Sport à Morat, selon le même principe, il a congé le jeudi, comme tous ses collègues, car le magasin ferme. Seulement, il doit parfois se rendre au travail malgré tout. «La semaine passée, on rencontrait des représentants de différentes marques de skis qui sont venus nous expliquer leurs nouveautés. De temps en temps, on va aussi tester du matériel ou participer à des événements comme le Gstaad Open sur notre jour de congé. Au mois de décembre, notre plus gros mois de l'année, on va travailler les cinq jours», énumère-t-il. «J'y vais avec le sourire et c'est normal, on est le premier magasin de sport en Suisse à faire ça. On doit se montrer flexible», affirme-t-il.

Les jours où il ne travaille pas, il en profite même pour... s'autoformer et tester du matériel à la maison. Et de conclure: «Je prends évidemment du temps pour moi, mais je suis redevable envers mon employeur, alors ça me tient à cœur de faire au mieux et d'être le plus efficace possible au travail.»

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