Se chauffer ou travailler?
Pour l'industrie, il ne faudra pas privilégier les ménages si le gaz manque

Avec le risque de manque de gaz qui se profile pour cet hiver, une lutte pour sa distribution est déjà au programme. L'industrie prend les devants, et exige en amont que les ménages soient au moins tout autant affectés qu'elle. Ça risque de faire grincer des dents.
Publié: 10.07.2022 à 06:03 heures
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Dernière mise à jour: 10.07.2022 à 10:15 heures
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Frank Ruepp: «Il n'est pas acceptable que l'industrie doive ralentir alors que le chauffage des logements est augmenté.»
Sven Zaugg et Reza Rafi

La menace d'un black-out en Europe a entraîné une ruée sur le gaz naturel. La Suisse tente elle aussi de remplir ses réserves à l'étranger à un rythme effréné, et ce à des prix exorbitants. Pour les industries à forte consommation d'énergie en particulier, il en va de leur survie.

Frank Ruepp préside la communauté d'intérêts des branches à forte consommation d'énergie (Igeb), qui consomment environ 16% du gaz industriel total en Suisse. Pour ces entreprises, les coûts énergétiques sont plus élevés que les frais de personnel. Selon leurs déclarations, la hausse des prix du gaz creuse des trous énormes dans leurs caisses. «Pour une aciérie, une augmentation de prix d'un centime par kilowattheure entraîne des coûts supplémentaires de trois millions et demi à quatre millions de francs», entonne Frank Ruepp.

Une situation de pénurie conduit alors rapidement à une lutte pour la répartition. «Sans gaz», explique Ruepp, «tout s'arrête». Des productions entières devraient alors être réduites: «Nous ne pouvons, par exemple, produire du papier que lorsque les réserves sont pleines, car les processus sont très gourmands en énergie», affirme le président.

Michael Matthes est directeur adjoint de Scienceindustries. Son association représente les entreprises chimiques, pharmaceutiques et des sciences de la vie, c'est-à-dire les entreprises qui consomment le plus de gaz en Suisse, en chiffres absolus. Il demande explicitement aux politiques: «Il faut élargir les efforts d'économie. L'économie est prête à apporter sa contribution. Mais, dans le même temps, chacun d'entre nous peut et doit en faire de même – car les dommages causés par des arrêts de production seraient immenses pour notre économie et notre société».

À la population de se serrer les coudes

Même son de cloche pour Frank Ruepp. Il demande à ce que les ménages ne soient pas «traités de manière privilégiée». Plus encore: Les particuliers devraient «absolument» supporter une plus grande part des efforts d'économie d'énergie. «Il est inacceptable que l'industrie doive ralentir alors que le chauffage est augmenté dans les appartements», tonne-t-il.

Les autorités ont déjà défini comment l'électricité sera distribuée en cas de pénurie: si les mesures d'incitation douces ne s'avèrent pas efficaces, le Conseil fédéral interdirait l'exploitation des piscines couvertes, des remontées mécaniques ou des enseignes lumineuses. Si cela ne suffisait pas, les gros consommateurs devraient réduire leur consommation de 20%. Pour le gaz, les détails d'un éventuel rationnement ne sont pas encore fixés. Mais ici aussi, le principe est que l'industrie devra économiser en premier.

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Danilo Fiato, président de l'Association des fonderies suisses, met en garde: «L'industrie ne peut pas se contenter d'absorber un tel déficit énergétique». Et il y a des questions de priorité qui, de son point de vue, ne sont pas encore résolues: «Qu'est-ce qui est le plus important, le transport individuel, les transports publics, le chauffage, Internet ou la production de pièces de fonderie?»

C'est justement avec le gaz que l'on peut le mieux comprendre le dilemme auquel la Suisse est confrontée. Près de 60% de tous les bâtiments d'habitation en Suisse sont chauffés au gaz ou au fioul. Ce taux est même de 77% dans les plus grandes villes suisses. À Zurich par exemple, environ 112'000 bâtiments d'habitation sont chauffés au mazout ou au gaz. Environ 50'000 maisons le sont à Berne et à Genève, et environ 30'000 à Lucerne, Saint-Gall et Bâle.

Depuis mars, la Confédération et l'industrie gazière suisse travaillent à garantir l'approvisionnement en gaz de la Suisse en amont pour l'hiver, en mettant à disposition des capacités de stockage dans les pays voisins, ainsi que des options pour des livraisons de gaz supplémentaires. Cinq fournisseurs régionaux sont responsables de la constitution des réserves. Ils se chargent de l'achat et de la distribution du gaz aux fournisseurs locaux.

Certains spéculaient sur une guerre courte

En principe, les sociétés régionales estiment être sur la bonne voie grâce aux efforts entrepris avant qu'il ne soit trop tard. Toutefois, elles n'ont pas toutes rempli leur mission avec la même efficacité. Le fournisseur romand Gaznat a agi rapidement, et s'est assuré une grande quantité de réserves de gaz, tandis que le Gasverbund Mittelland a acheté de manière plutôt hésitante. Selon les informations recueillies par le SonntagsBlick, le Mittelland a longtemps misé sur une guerre courte et attendait une nouvelle baisse des prix du gaz. En d'autres termes, nous avons perdu de l'argent parce qu'une entreprise a spéculé.

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Le président de l'association gazière du Mittelland, l'ex-chef de Swiss André Dosé, a déclaré cette semaine dans un entretien avec la «NZZ»: «Nous aurions dû nous assurer du gaz il y a trois mois pour une valeur de un ou deux milliards de francs. Mais cela n'a pas été fait. Maintenant, l'approvisionnement coûte trois fois plus cher. C'était une erreur». André Dosé, qui est également président de l'association faîtière Swissgas, exige désormais une garantie d'Etat pour les acheteurs de gaz. Dosé n'a pas souhaité s'exprimer sur sa stratégie d'achat auprès du SonntagsBlick.

L'hôpital et la charité?

En mai déjà, le ministre de l'économie Guy Parmelin (UDC) et la ministre de l'énergie Simonetta Sommaruga (PS) avaient écrit à la branche gazière pour lui demander d'informer immédiatement la Confédération si des aides publiques étaient nécessaires. Selon les indications du département de l'économie de Parmelin, la branche gazière n'a pas encore fait usage de cette offre.

Entre-temps, certaines entreprises demandent déjà un appel public à l'économie d'énergie. La Confédération a réagit: l'Office fédéral de l'énergie a invité des représentants de l'économie à un «kick-off-event» le 22 juillet. Ils y seront informés de la campagne qui vise à sensibiliser la population à une utilisation économe du gaz et de l'énergie. Le lancement devrait avoir lieu en août.

Les représentants de l'économie insistent sur le fait qu'il ne doit pas y avoir de tabous sur le thème de l'énergie. Michael Matthes, de Scienceindustries, déclare: «Nous nous engageons pour un mix énergétique largement soutenu et pour une ouverture technologique. Toutes les formes d'énergie en font partie».

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Il relève un fait qui est quelque peu passé inaperçu: «Il est intéressant de noter que, il y a quelques jours, l'Union européenne a classé l'énergie nucléaire et le gaz naturel parmi les sources d'énergie durables».

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