«Coutures» à découvrir en salle
Alice Winocour, le pouvoir consolateur du cinéma

La réalisatrice Alice Winocour était de passage à Lausanne pour présenter «Coutures», son dernier long métrage. A l’affiche de ce film choral, un casting cinq étoiles avec Angelina Jolie, Ella Rumpf, Anyier Anei et Louis Garrel. Rencontre.
Alice Winocour a choisi la maison Chanel pour décor de «Coutures». Ici sur le «catwalk» de Chanel lors du défilé haute couture printemps-été.
Photo: IMAGO/ABACAPRESS
Laurence Desbordes
Laurence Desbordes
L'Illustré

Poignée de main et sourire francs. Une taille largement au-dessus de la moyenne dont elle semble s’affranchir en portant des talons. Un peu comme ces mannequins tiges qui traversent tête haute et démarche affirmée Coutures, son dernier film. Et derrière l’apparente force de la réalisatrice, des yeux verts d’une grande douceur bordés d’une frange derrière laquelle elle se réfugie lorsque la dureté de la vie la submerge. Il faut savoir que la plupart des œuvres d’Alice Winocour trouvent leurs racines dans son intimité. Proxima, son troisième long métrage, parlait de son inquiétude quant à son rôle de mère. Son quatrième film, Revoir Paris, avec Virginie Efira, s’inspirait de l’histoire de son frère rescapé des attentats du Bataclan.

Quant à son cinquième opus, qui est sorti le mercredi 18 février, il trouve son origine dans la lutte que la fraîchement quinquagénaire a menée contre le crabe qui avait envahi son sein. La cinéaste, avec ce dernier long métrage, nous emmène dans les coulisses d’une prestigieuse maison de couture où s’entrecroisent trois femmes. Une réalisatrice, une mannequin et une maquilleuse. Un fil puissant va nouer tout en délicatesse ces trois destinées à l’occasion de la semaine de la mode à Paris.

Alice Winocour, dans vos œuvres, vous vous baladez dans différents milieux socioculturels. Cette fois-ci, vous avez choisi l’univers de la mode. Pourquoi?
Mes films ont toujours pour origine des expériences très personnelles. Et plus l’histoire est intime, plus j’ai besoin de la faire exister dans un monde qui n’est pas le mien. Avec Proxima, le personnage d’Eva Green était une astronaute. Quant à l’univers de la mode pour Coutures, il m’était tout aussi inconnu que celui de l’espace donc très approprié pour parler notamment de mon cancer du sein.

Angelina Jolie incarne une réalisatrice à qui l’on découvre un cancer du sein. Ecrit par Alice Winocour, le film raconte sa propre expérience de la maladie.
Photo: Pathé Films

Avec Coutures, vous placez la focale sur la sororité qui unit un trio de femmes.
Je souhaitais mettre ces femmes de l’ombre sous les projecteurs avec leurs blessures physiques et intimes. Elles ont toutes besoin d’une manière ou d’une autre de réparer. Leur corps ou leur vie. Le trauma est au centre de mon travail et, avec Revoir Paris, j’ai compris que, finalement, on ne peut ni se soigner, ni survivre seule. J’ai continué avec cette idée dans Coutures en reliant le parcours de trois différentes générations qui pourraient finalement incarner la même femme à trois âges différents.

On sent un besoin de retranscrire une vérité à travers tous les parcours dessinés dans Coutures.
Toutes les histoires qui y sont racontées sont vraies. J’ai effectué un réel travail d’enquête dans le monde de la mode. Tout ce que vous voyez à l’écran est composé de morceaux de vie des femmes que j’ai rencontrées. La mannequin ukrainienne vient de Zaporijia et devait vraiment traverser la Pologne pour se rendre à la Fashion Week de Paris. Idem pour la top-modèle soudanaise. C’est un pan de son histoire que l’on voit: étudiante en pharmacie à Nairobi, elle a menti à son père pour pouvoir défiler et envoyer de l’argent à sa mère et ses cinq frères. Je raconte aussi le parcours de cette maquilleuse qui souhaite s’évader de toute cette superficialité en écrivant un livre. Elle répare les corps, mais aussi les âmes avec son récit. Quant à Maxine, la réalisatrice, j’ai vécu la même expérience qu’elle lorsque j’ai appris que j’avais un cancer. J’ai voulu créer une sorte de ronde entre toutes ces femmes, leur donner une même voix, pour que ce soit un film réparateur, un film qui réparera d’autres femmes que moi.

Ella Rumpf (à g.) incarne une maquilleuse et la mannequin et actrice Anyier Anei (à d.) joue son propre rôle dans «Coutures».
Photo: Getty Images for IMDb

Pourquoi votre choix s’est porté sur Angelina Jolie pour incarner la réalisatrice?
En fait, j’ai vraiment écrit le film en partant de ma propre histoire et ce n’est qu’après que je me suis demandé qui pouvait jouer ce rôle. Je voulais qu’elle soit «d’ailleurs», toujours dans le but de prendre de la distance avec le personnage mais aussi parce que lorsqu’on nous annonce la maladie, on se sent comme une étrangère dans son propre pays. On ne parle pas la même langue que celle des médecins. On n’arrive pas à comprendre, ni à entendre. Evidemment, en choisissant Angelina Jolie, le sujet gagnait aussi en résonance. Elle est aussi réalisatrice et a fait une double mastectomie en prévention, car sa maman et sa grand-mère sont mortes de cette maladie. Lutter contre le cancer du sein est une cause très importante à ses yeux et, avec sa tribune dans le New York Times, elle est devenue porte-parole de la cause. Elle n’a d’ailleurs pas hésité à montrer ses cicatrices. Elle a dit que ses cicatrices lui ont permis de rester le plus longtemps avec ses enfants et que si on n’a pas fait d’erreurs, si on n’a pas de cicatrices, c’est qu’on n’a pas vécu. J’ai trouvé ça beau. Alors lorsque je lui ai envoyé le scénario, c’était un peu comme lancer une bouteille à la mer, mais tout de suite elle a dit oui.

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Dans ce film, chaque femme mène un combat
Alice Winocour, réalisatrice de «Coutures»
»

Elle parle français?
Non, mais elle a beaucoup travaillé pour s’exprimer dans notre langue, pour renouer d’une certaine façon avec sa mère et sa grand-mère. Et tout le long du film, elle portait le collier de sa maman. Une chaîne qui d’une certaine façon les reliait comme les coutures ou les fêlures relient toutes les femmes de ce film.

Le rôle du chirurgien, joué par Vincent Lindon, est en total contraste avec la douceur qui émane du reste du film…
J’ai parlé aussi à beaucoup de médecins pour préparer le film et c’est vrai que le moment de l’annonce est extrêmement éprouvant pour eux. L’un d’entre eux m’a d’ailleurs dit: «C’est comme au théâtre, on ne peut pas être bon tous les soirs.» Mais quoi qu’il en soit, il y a aussi dans ce moment de sidération qu’est l’annonce d’une maladie une volonté et une nécessité de la part du soignant de mettre la personne en mouvement. D’où parfois l’utilité d’être brusque. Cette brutalité nous fait entrer dans un monde avec d’autres règles dans lequel tout est une question de vie ou de mort.

Votre film est finalement une immersion dans deux univers très durs qui ont en commun le traitement des corps.
Le monde est une arène dans laquelle on doit se battre quotidiennement ou presque. Et le domaine de la médecine et celui du mannequinat se ressemblent, car les deux finalement vous dépossèdent de votre corps. Avec la maladie, votre corps ne vous appartient plus. Il est traité et pris en charge par d’autres mains que les vôtres afin d’être guéri. Nous en sommes dépossédés, tout comme les mannequins qui, en coulisses, sont maquillées, habillées, coiffées afin de devenir des objets magnifiques. Leur apparence, leur allure ne leur appartiennent plus. Evidemment, c’est une autre forme de dépossession.

Angelina Jolie, qui joue le rôle d’une réalisatrice atteinte d’un cancer du sein, voit son reflet dans les miroirs des escaliers de la maison Chanel.
Photo: Carole Bethuel

L’histoire d’amour entre Louis Garrel et Angelina Jolie était là pour adoucir votre propos?
Je voulais aussi qu’on comprenne que ce personnage de femme n’était pas défini que par la maladie. Lorsqu’on apprend que l’on a un cancer, on pense en premier que la vie s’éteint. Or c’est presque l’inverse. La vie continue et on devient presque plus sensible à l’amour que les autres nous témoignent.

Pourquoi avoir choisi la maison Chanel comme lieu où se déroule Coutures? Parce que Gabrielle Chanel était une femme?
Non. J’avais le sentiment que je devais adosser la fiction à la vérité d’une vraie maison de couture, mais seuls les connaisseurs de la marque savent que cela a été tourné là. Il n’y a ni marque ni logo qui apparaissent. Néanmoins, je filme les ateliers lors de la confection des habits et toutes les couturières, sauf le personnage de Garance Marillier, jouent leur propre rôle. Grâce à la collaboration du studio artistique de cette maison avec la costumière du film, Pascaline Chavanne, nous avons pu donner jour à une collection de robes oniriques qui composent le défilé final. Sans cette collaboration et cette expertise de véritables créateurs et artisans, le résultat n’aurait pas été aussi beau.

Si vous deviez résumer le message de votre film, que diriez-vous?
Le thème de Coutures, c’est la fragilité et l’éphémère de l’existence. Finalement, lorsqu’on est confronté à l’idée de sa mort, la seule chose qui compte, c’est la vie. 

Un article de «L'illustré» n°8

Cet article a été publié initialement dans le n°08 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°08 de «L'illustré», paru en kiosque le 19 février 2026.

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