Politique monétaire attaquée
Trump et la Fed, histoire d'une dérive autoritaire sans précédent

Insultes, pressions, et même procès: Donald Trump recourt à toutes les armes pour contrôler le gouverneur de la Fed. Objectif: le forcer à baisser les taux à 1%, au mépris des besoins de l'économie.
1/2
Le conflit entre Donald Trump et l'actuel gouverneur de la Fed, Jérôme Powell (g.), commence dès 2016
Photo: keystone-sda.ch
Chroniques Teaser (2).png
Myret ZakiJournaliste Blick

De tous temps, les présidents américains ont craint les effets de la politique monétaire sur leur popularité, surtout en année électorale, et en particulier les effets des hausses de taux d'intérêt, qui rendent le crédit plus cher. Mais ils faisaient en sorte de préserver l’indépendance de la Réserve fédérale américaine (Fed), qui décide de la politique monétaire. Ou au moins, l’apparence d’une telle indépendance. 

Mais jamais un président américain n’avait cherché à interférer avec le travail de la Fed comme l’a fait Donald Trump durant ses deux mandats (2017-2021, et depuis 2025). 

Un président rivé sur les indices

Le conflit entre Trump et l'actuel gouverneur de la Fed, Jérôme Powell, commence lorsque le républicain prend la première fois ses fonctions en 2017: fait inédit jusque-là dans l’histoire des Etats-Unis, le président s’exprime comme les gérants de fonds new-yorkais qui réclament toujours des taux d’intérêt très bas pour pouvoir emprunter bon marché afin de spéculer en bourse et maximiser ainsi leurs gains. 

Donald Trump, qui regarde tous les jours les indices boursiers sur ses écrans, semble alors parler au nom de Wall Street, sans aucune retenue liée à son arrivée à la Maison Blanche. La bourse monte: il se sent populaire, ses investissements et ceux de ses amis se portent bien. La bourse stagne ou baisse, il devient furieux. C’est ainsi que, dès les premiers instants, iI critique publiquement la Fed pour avoir relevé les taux d’intérêt. Ces derniers passeront en effet de 1% à 2,5% entre novembre 2017 et juin 2019. Ceci, en phase avec l’inflation.

Jérôme Powell s'attelle en effet à continuer à faire son travail en tenant compte des paramètres de l'économie, comme la croissance, l'inflation et la création d'emplois, qui seuls doivent dicter les décisions sur les taux d'intérêt. 

Insultes et menaces de licenciement

Et cela déplait au président. A l’époque, il utilise encore son compte Twitter pour bombarder d’insultes, menaces, pressions et intimidations Jérôme Powell, qu’il avait pourtant lui-même nommé en 2017 à cette fonction. Il qualifie de «folle» la politique monétaire de la Fed, affirme qu’elle «part en vrille», que Powell «n’a aucune idée de ce qu’il fait» et même qu’il «prend du plaisir» à relever les taux d’intérêt. Du jamais vu pour un président américain. 

Lors de son premier mandat, Trump utilisait Twitter (futur X) pour attaquer la Fed.
Photo: IMAGO/ZUMA Press

Puis commencent les premières menaces de licenciement du gouverneur, qui ne s’arrêteront plus par la suite. Une seule phase de répit: l’épisode du Covid. A ce moment-là, la Fed, face au krach des indices boursiers, baisse alors les taux à 0%, et les critiques de Trump se taisent pour un temps. 

Et ce n’est pas tout, la Fed prend une autre mesure qui dopera fortement la performance de la bourse: elle injecte un montant record de 5000 milliards de dollars dans le marché entre 2019 et 2021 en acquérant elle-même des obligations américaines. 

La bourse s'envole littéralement entre 2020 et 2022, en pleine récession. Des médias comme Fox News créditent la présidence Trump de la hausse boursière, présentée comme un indice fiable de performance économique. 

Des taux à 1% ou rien

Deuxième mandat de Trump: les pressions s'intensifient. Le républicain arrive au pouvoir en 2025. Entre-temps, Powell avait à nouveau relevé les taux d’intérêt à 4,5%, pour lutter contre la forte inflation qui prévalait. Pour 2025, il décide néanmoins d'abaisser une nouvelle fois les taux d’intérêt à 3,5% avec l’accalmie sur le front de l’inflation. 

Mais pour Trump, ce niveau reste nettement trop élevé, et il le fait savoir. En avril dernier, il qualifie Powell de «problème majeur pour les marchés». En juin, iI le traite de «stupide» et déclare qu’il veut voir les taux à 1%, ou voir Powell démissionner. 

En novembre, il menace le faire virer, une démarche qui n'a jamais été entreprise depuis la création de la Fed en 1913. Mais pour Jérôme Powell, les droits de douane de Trump exercent une pression sur les prix qui, pour l’instant, ne justifient pas de se lancer dans une baisse de taux irréfléchie. 

Ce début d’année 2026, la situation s’est encore gâtée: Jérôme Powell a été convoqué par la justice et menacé d’inculpation criminelle, officiellement en raison des coûts liés à la rénovation du bâtiment de la Fed. Mais Powell n’est pas dupe. Il dénonce des pressions politiques visant à influencer sa politique monétaire. 

Cannibalisation et persécution de la Fed

D’un air inquiet, il déclare lors de sa conférence de presse: «Il s’agit de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d’intérêt sur la base des faits et des conditions économiques, ou si au contraire la politique monétaire sera dictée par la pression politique ou l’intimidation.» Un cas de pression juridique inconnu dans les pays démocratiques. 

Pour le sénateur démocrate Chuck Schumer, il s'agit de rien moins qu'une tentative de Trump de «cannibaliser» l'indépendance de la Fed

Mais surtout, le mot «persécution politique» est désormais lâché. Car Jérôme Powell est traité comme un opposant politique gênant le serait dans certaines dictatures. L'éditorialiste de Slate parle de «persécution transparente» de Jérôme Powell par Donald Trump. Il évoque le «détournement du Département de justice à des fins de menaces contre des ennemis politiques perçus.»

Le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, emploie également le terme de persécution. Sur X, il écrit: «La persécution de Jerome Powell et des opposants politiques par Trump doit cesser.»

Contenu tiers
Pour afficher les contenus de prestataires tiers (Twitter, Instagram), vous devez autoriser tous les cookies et le partage de données avec ces prestataires externes.

Au fondement, l'indépendance

Depuis sa création, la Fed a toujours eu pour principe fondateur l'indépendance face à la Maison Blanche. Sa crédibilité réside dans sa capacité à conduire la politique monétaire à long terme, au-delà des intérêts partisans et des administrations successives. 

Ceci pour des raisons évidentes: les pressions politiques mènent la Fed à baisser les taux d’intérêt en deçà des nécessités strictement économiques, et favorisent la spéculation boursière. Des taux laissés trop bas trop longtemps entraînent systématiquement des épisodes d’inflation, comme l’ont montré des recherches académiques, y compris menées par le gouvernement américain lui-même. 

Par le passé, les présidents avaient conscience de ce risque. Ceci parce que le président Richard Nixon avait, dans les années 1970, entraîné un épisode de forte inflation à la suite de pressions sur la Fed. 

Dans les années 1970, le président Richard Nixon avait exercé de fortes pressions sur la Fed.
Photo: IMAGO/GRANGER Historical Picture Archive

George Bush senior, après avoir perdu aux élections de 1992 face à Bill Clinton, avait attribué son échec à la réticence d’Alan Greenspan, alors gouverneur de la Fed, de baisser les taux assez vite suite à la récession de 1990-91. Mais il n’aurait jamais conçu d’exercer une pression comparable à celle qu’exerce Donald Trump aujourd’hui sur Jérôme Powell, encore moins par médias interposés. 

Des Bush contrôlants mais pas autant

Par la suite, son fils George W. Bush n’a pas hésité à récupérer, aux fins de sa campagne républicaine contre le démocrate John Kerry, les dernières actions de la Fed en août 2004 pour souligner la réussite de l'économie à sortir de la récession. Mais contrairement à Donald Trump, qui exige des baisses de taux d’intérêt car elles profitent à la Bourse, George W. Bush lui n’a jamais vociféré publiquement contre la Fed.

Il utilisait à son avantage autant les hausses que les baisses décidées par la Fed, pour embellir au maximum la vitrine électorale républicaine. Il vantait les hausses comme étant un indice de croissance, et les baisses comme gage pour relancer l’économie. 

Alan Greenspan a régné sur la Fed de 1987 à 2006.

Le gouverneur Alan Greenspan l’a tout de même favorisé assez directement, comme pour payer la dette qu’il devait à son père pour son échec face à Clinton. Sous Bush junior, Greenspan, au prétexte du krach des valeurs technologiques, a fait baisser les taux d’intérêt de 6,5% début 2001 à 1% mi-2003. Ce qu’on lui reprochera longtemps par la suite. 

Sur le moment, cela n’a pas tout de suite profité à la Bourse, mais en 2023, le S&P 500 s’est envolé d’un vertigineux 26%, crédité à George W. Bush. Les deux hausses de taux d’intérêt qui ont suivi, largement inoffensives, les ont maintenus inférieurs à 2% jusqu’aux élections de 2004, qu’a gagnées George W. Bush contre John Kerry.

Greenspan, symbole d'une Fed puissante

A cette époque, même quand un gouverneur agissait d’une manière qui pouvait sembler partisane, il tout portait à croire qu'il le faisait de son propre chef. Alan Greespan, qui a régné sur la Fed entre 1987 et 2006, était ainsi une des personnes les plus puissantes des Etats-Unis. Les Américains étaient alors loin de se douter de la dérive qui allait suivre avec l’arrivée au pouvoir, deux décennies plus tard, de Donald Trump, et le traitement infligé à Jérôme Powell. 

Certes, les pressions directes de la Maison Blanche avaient commencé à se manifester discrètement sous George W. Bush. Mais elles se faisaient en coulisses. Pour prévenir les abus et les proximités trop fortes, des médias et chercheurs américains ont, depuis des années, utilisé le U.S. Freedom of Information Act pour demander à la Fed de divulguer le nombre de visites effectuées par ses gouverneurs.

Crédibilité monétaire américaine menacée

Et en 2004, on a appris par le «Wall Street Journal» qu’Alan Greenspan avait entrepris beaucoup plus de visites, depuis 2001, à la Maison Blanche durant le mandat de George W. Bush que sous Bill Clinton. Alan Greenspan détenait la palme peu glorieuse du gouverneur ayant le plus visité la Maison Blanche, avec 3 visites par semaine entre 2001 et 2005, contrastant avec une Fed plus apolitique entre 1996 et 2000.

Mais ces visites s’apparentaient plutôt à aux audiences hebdomadaires de Margaret Thatcher avec la reine d’Angleterre, et l’on supposait qu’il fournissait surtout des perspectives économiques et financières à la Maison Blanche, plutôt que de se laisser uniquement dicter une politique monétaire par George W. Bush. 

Depuis quelques années, les médias n’ont plus rapporté le nombre de visites des patrons de la Fed. En ont-ils besoin, alors que Donald Trump étale tous ses échanges en direct? Les années Trump ont radicalement modifié les relations entre l’institut monétaire et la Maison Blanche, et avec elles le rapport aux institutions, à la séparation des pouvoirs et à la démocratie. 

Avec l’actuel président, désormais, les pressions se font au grand jour. Pour l'heure, la Fed et son conseil de gouverneurs tiennent bon. La menace contre l’indépendance de la Fed, contre l’intégrité des institutions et pour la crédibilité de la politique monétaire américaine est désormais ouverte. 

Articles les plus lus