Cordiale, Danièle Felley reçoit dans son bureau de La Côte vaudoise avec une énergie communicative et l’envie de transmettre. Depuis trois décennies, elle évolue dans l’univers exigeant de la prévoyance professionnelle.
En octobre dernier, lors de l’émission Forum sur la RTS, son franc-parler avait marqué les esprits. Sans détour, elle avait mis en lumière les failles d’un système que beaucoup de citoyens peinent à comprendre. Pour L’illustré, elle précise sa pensée, revient sur son parcours.
Danièle Felley, vous avez été longtemps banquière avant de vous spécialiser dans la prévoyance sociale. Pourquoi cette transition?
J’ai commencé très jeune dans le milieu bancaire. J’avais 17 ans lorsque mon père est décédé. J’ai interrompu mes études et j’ai dû travailler pour assurer un logement et la nourriture. J’ai débuté comme guichetière. Très vite, on m’a confié des clients fortunés en gestion de patrimoine, premier saut décisif dans le monde de la finance. J’ai pris conscience que la performance dépendait largement des marchés. J’aspirais à un rôle où mon expertise ferait une réelle différence dans la vie des gens.
Pourquoi avoir quitté ce monde?
J’ai ensuite travaillé dans la planification financière de retraite et de succession, toujours auprès de personnes disposant de moyens conséquents. Puis dans le domaine de la prévoyance professionnelle. J’ai été responsable pour la Suisse romande dans une grande compagnie d’assurances pendant dix ans. C’est là que j’ai passé mes brevets et diplômes fédéraux et compris les mécanismes du système. En analysant divers certificats de prévoyance, dans toutes les classes sociales, j’ai découvert des réalités peu visibles.
En octobre, une enquête menée par Baloise et YouGov Schweiz a interrogé 2032 personnes âgées de 15 à 79 ans dans toute la Suisse. Résultats:
- 79% de la population suisse considère qu’il est important d’épargner, mais seulement 47% ont mis de l’argent de côté au cours des six derniers mois.
- 71% épargnent en premier lieu pour faire face à des dépenses imprévues.
- En Suisse alémanique, 50% épargnent, contre 41% en Suisse romande et 31% au Tessin.
En octobre, une enquête menée par Baloise et YouGov Schweiz a interrogé 2032 personnes âgées de 15 à 79 ans dans toute la Suisse. Résultats:
- 79% de la population suisse considère qu’il est important d’épargner, mais seulement 47% ont mis de l’argent de côté au cours des six derniers mois.
- 71% épargnent en premier lieu pour faire face à des dépenses imprévues.
- En Suisse alémanique, 50% épargnent, contre 41% en Suisse romande et 31% au Tessin.
Qu’est-ce qui vous a marquée?
La Suisse s’appauvrit silencieusement. Ce qui me heurte, ce ne sont pas les hauts revenus en soi – le travail et la réussite doivent être encouragés – mais les écarts énormes de compréhension et d’accès au système. Le matin, je peux recevoir un médecin ou un avocat aux revenus élevés, que j’accompagne dans la compréhension des mécanismes de la LPP et de la fiscalité afin d’en faire un levier de planification. L’après-midi, je vois arriver une femme de 60 ans, angoissée, avec un parcours professionnel fragmenté, qui ne sait pas par où commencer.
Ces situations coexistent-elles?
C’est frappant. Cette femme, avec une AVS d’environ 1500 francs et un deuxième pilier modeste, se retrouve avec quelque 3200 francs par mois à Genève. Beaucoup n’ont jamais compris la différence entre l’AVS et la LPP, ignorent leurs droits et découvrent tardivement les conséquences de leur parcours professionnel. Ce contraste ne relève pas d’un manque de mérite, mais met en lumière une société à deux niveaux. Ceux qui utilisent les mécanismes de la prévoyance et ceux qui en subissent les conséquences, faute d’information. Je trouve choquant que très hauts revenus et grandes fortunes puissent, par des mécanismes d’optimisation sophistiqués, contribuer très marginalement à l’impôt, alors qu’en parallèle une part de la population doit vivre avec des retraites clairement insuffisantes.
Le système des trois piliers est trop complexe?
Tout le monde est démuni. Même des cadres très bien rémunérés ne réalisent pas toujours qu’ils sont assurés sur une base salariale bien inférieure à leur revenu réel. Seule une minorité maîtrise ces sujets. Souvent par intérêt fiscal ou parce qu’elle s’y penche très tard, parfois à quelques années de la retraite.
Une complexité très suisse?
Oui. Comparé à d’autres pays, le système suisse est particulièrement sophistiqué. Surtout, il n’est pas enseigné. Même au niveau universitaire, beaucoup d’étudiants découvrent ces notions. Lors de mes cours, je vois des jeunes arriver sûrs que le sujet sera rébarbatif, puis se passionner quand ils comprennent que cela concerne leur avenir ou celui de leurs parents.
Quelles solutions préconisez-vous?
Il faut expliquer la prévoyance dès l’école. Pourquoi n’enseigne-t-on pas la survie financière? Le système de prévoyance? Comprendre les intérêts composés, l’impact du temps et que même de petits montants épargnés tôt peuvent changer une trajectoire de vie. Ce n’est pas une question de richesse, mais de compréhension.
L’AVS (1er pilier) est un système solidaire: un riche médecin, par exemple, paie beaucoup d’AVS, mais touche la même rente maximale que les autres assurés. Quant à la LPP (2e pilier), c’est un système individualisé: la rente dépend de l’activité professionnelle et du salaire cotisé. C’est pourquoi elle pénalise fortement les temps partiels.
Les jeunes et les moins jeunes veulent tous le capital à la retraite. Mais 500'000 francs (après impôts) peuvent vite s’épuiser si l’on vit trente ans et que l’on fait de mauvais investissements. La rente assure une sécurité à vie.
L’AVS (1er pilier) est un système solidaire: un riche médecin, par exemple, paie beaucoup d’AVS, mais touche la même rente maximale que les autres assurés. Quant à la LPP (2e pilier), c’est un système individualisé: la rente dépend de l’activité professionnelle et du salaire cotisé. C’est pourquoi elle pénalise fortement les temps partiels.
Les jeunes et les moins jeunes veulent tous le capital à la retraite. Mais 500'000 francs (après impôts) peuvent vite s’épuiser si l’on vit trente ans et que l’on fait de mauvais investissements. La rente assure une sécurité à vie.
Où sont les faiblesses majeures du système LPP?
Il n’est plus adapté à notre réalité. Conçu en 1985 pour une société où l’on travaillait à plein temps, avec des carrières linéaires et des revenus stables, il a très peu été réformé depuis, contrairement à l’AVS. Aujourd’hui, les parcours sont fragmentés: temps partiel, revenus modestes, activités multiples, études plus longues. On se focalise encore presque exclusivement sur la rente de retraite, alors que les risques avant la retraite (invalidité ou décès) sont tout aussi essentiels. A cela s’ajoute le fait que beaucoup d’employeurs se limitent au minimum légal, et que la déduction de coordination pénalise fortement les temps partiels et les bas salaires, touchant majoritairement les femmes.
Les jeunes générations ont-elles changé de rapport au travail?
Oui, et ce n’est pas forcément négatif. On vit plus longtemps, on commence plus tard, on travaille souvent à 80%. Je ne critique pas: notre génération a peutêtre trop travaillé. Mais, sans adaptation du système et sans prise de conscience, les difficultés seront plus importantes à 45 ou 50 ans.
La classe moyenne est-elle menacée?
Je le crois. La classe moyenne constitue le cœur du tissu social et économique. Beaucoup de personnes qualifiées, exerçant de bons métiers, peinent à maintenir leur niveau de vie et envisagent parfois de quitter la Suisse. Cette fragilisation est un signal d’alarme pour toute la société.
Comment améliorer la prévoyance?
Je suis pour le travail à temps partiel jusqu’à 70 ans, pour ceux qui le peuvent. Travailler à 50% après 65 ans permet de continuer à cotiser, de transmettre son savoir, de rester actif. C’est bénéfique pour l’individu, l’entreprise, la société.
Qu’est-ce qui vous motive?
Je me sens utile. J’aime voir les gens reprendre confiance, comprendre, se projeter. Accompagner des PME, aider des femmes ou des hommes à sécuriser leur avenir. Quand quelqu’un me dit que son angoisse est retombée, je sais pourquoi je fais ce métier.
Cet article a été publié initialement dans le n°03 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 janvier 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°03 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 janvier 2026.