L'ex-président de la FIFA Sepp Blatter se confie
«Si j'avais dirigé la FIFA comme on dirige un régiment, j'aurais eu le contrôle»

L'ancien président de la FIFA Sepp Blatter parle de sa crise existentielle, de la difficile relation avec Gianni Infantino, de sa nouvelle vie de corporations, de la fidélité d'Ueli Maurer et d'un gouvernement municipal zurichois inactif. Interview.
Publié: 10.03.2024 à 20:00 heures
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Dernière mise à jour: 11.03.2024 à 08:36 heures
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Sepp Blatter dans son appartement zurichois.
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Reza Rafi et Rebecca Spring

Sepp Blatter. Ce nom symbolise bien sûr l'ascension d'un Suisse dans les plus hautes sphères du monde sportif. Mais il symbolise aussi une histoires faite d'intrigues politiques, de trahisons et d'ingratitude. En 1974, le Haut-Valaisan a rejoint la Fédération internationale de football (FIFA) à Zurich, qui comptait alors onze collaborateurs. 

Lorsqu'il en est devenu le président en 1998, il a repris une boutique avec des dettes. A son départ en 2015, il a laissé à son successeur Gianni Infantino un acteur mondial avec 1,5 milliard de dollars de réserves, 1,4 milliard de liquidités et 11,6 milliards sous forme de contrats de télévision et de marketing – valables jusqu'en 2030.

2015, l'année traumatisante

L'année 2015 devait laisser à Sepp Blatter un souvenir traumatisant: les images de la descente de police à l'hôtel Baur au Lac de Zurich contre des fonctionnaires américains corrompus de la FIFA. Ces images ont fait le tour du monde. La commission d'éthique a alors suspendu le président. Celui qui était auparavant le Suisse le plus puissant de l'histoire a été impitoyablement réprimandé, y compris dans la presse locale. 

Sepp Blatter a quitté l'organisation par la petite porte, lui qui l'avait servie pendant plus de quatre décennies. Malgré son travail, il n'a jamais été formellement remercié par la FIFA. En revanche, le Ministère public de la Confédération a ouvert une procédure pénale contre lui et Michel Platini concernant un paiement de deux millions de la FIFA à ce dernier. La procédure s'est soldée plus tard par un acquittement.

Ces cicatrices ne sont pas encore fermées chez Sepp Blatter. Il en parle – de son point de vue – dans un livre titré «Overtime». Il fête aujourd'hui son quatre-vingt-huitième anniversaire. L'occasion de recevoir le SonntagsBlick dans son appartement zurichois pour un interview.

Sepp Blatter, comment doit-on s'adresser à vous? Monsieur Blatter ou Monsieur le président?
Je préfère qu'on s'adresse à moi en disant «Salü Sepp».

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Alors, Sepp dans ton livre, tu racontes l'anecdote où, en remplissant une grille de mots croisés, tu devais trouver «président de la FIFA» en sept lettres. Bien sûr, la solution était «Blatter». «Infantino» ne fonctionnait pas. Dans quelle mesure as-tu pu te détacher de la fonction?
J'ai réussi à m'en défaire. Mais il ne faut pas l'oublier: j'ai passé 42 ans à la FIFA et je suis à Zurich depuis 50 ans. Je suis arrivé à la fédération par un contrat informel avec João Havelange. J'ai consacré ma vie à la FIFA, je n'ai pas pris de vacances pendant des années. Et j'ai fini par être expulsé sans ménagement en 2015. La faute à la commission d'éthique…

…que tu as toi-même créée autrefois.
C'était un départ très grossier et impoli. Cela m'a touché personnellement. C'est inconcevable que je sois resté si longtemps dans une entreprise, à laquelle j'ai donné mon cœur et mon âme, et qu'à la fin, au lieu d'un merci, on me suspende – et en plus, la justice s'en est mêlée.

Le Ministère public de la Confédération a ouvert une procédure contre toi et Michel Platini.
Puis la justice américaine est encore intervenue. Soudain, je me suis retrouvé là, et le «Spiegel» a titré: «Corruption». Et même les médias suisses semblaient avoir oublié la présomption d'innocence.

Dans le livre, on peut lire: «Aujourd'hui encore, mon nom est si fortement associé à la FIFA que la réhabilitation de mon image revêt une grande importance pour toute l'institution.» Sepp Blatter a-t-il peur pour l'œuvre de sa vie?
Il ne s'agit pas seulement de l'œuvre de ma vie, il s'agit de toute la FIFA et de ce que nous avons accompli ensuite avec la ville de Zurich et la Suisse. J'y ai consacré ma vie. Et tout à coup, tout s'est évaporé. Cela m'a beaucoup peiné.

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Cela a également impacté ta santé.
Je me suis écroulé physiquement. Je suis resté dix jours dans le coma. Puis j'ai vu les anges. Mais ils sont repartis, parce que Pierre avait gardé la porte fermée (rires).

C'est ton expérience de mort imminente.
Le cœur fonctionnait encore, c'est les poumons qui ne fonctionnaient plus correctement. Ce n'est qu'en 2020 que ma santé s'est rétablie. Plus tard, j'ai réalisé que les anges étaient probablement les infirmières qui s'occupaient de moi.

Le Sepp ressuscité.
J'ai donc réfléchi – que faire? Puis j'ai réalisé que j'avais encore des amis et des collègues ici à Zurich. J'ai commencé à m'impliquer davantage dans la société, avec le «Angst-Stamm», la «Gusti-Cup», un rassemblement de vétérans du football et d'amis, avec la présidence d'honneur des GC Legends, avec mon adhésion aux «experts exclusifs du football», et puis je suis devenu membre d'une corporation!

C'est bientôt le Sechseläuten, cette fête traditionnelle zurichoise!
Ce n'est pas une guilde officielle qui participe au Sechseläuten. La «Zunft zum Stauffacher» n'en est qu'à ses débuts.

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Quelle a été la relation avec la politique suisse? Ueli Maurer écrit dans le livre une préface très élogieuse à ton sujet.
En tant que président de la FIFA, j'ai travaillé avec le Département des affaires étrangères. Dans ma fonction, j'ai en effet représenté et défendu la Suisse. Lorsque j'étais invité par des chefs d'État ou de gouvernement, j'organisais naturellement la venue de l'ambassadeur suisse concerné. Un président de la Confédération, Pascal Couchepin, m'a également rendu visite. Mais le seul conseiller fédéral qui était là pour moi jusqu'à la fin était Ueli Maurer. Il m'avait aussi invité dans son bureau, quand j'étais au plus mal.

En même temps, c'est un Suisse qui te donne le plus de fil à retordre: ton successeur Gianni Infantino est mentionné plus de 40 fois dans le livre. «Ce que j'ai construit en quatre décennies, mon successeur veut le détruire avec une systématicité presque pathologique», écris-tu.
Infantino s'est également décrédibilisé lui-même avec son discours à Doha…

«Aujourd'hui, je me sens gay, aujourd'hui, je me sens travailleur immigré»...
Certaines de ses paroles sont vraies. Non mais sérieusement: c'est un tel manque de respect envers son prédécesseur, surtout vu ce que je lui ai transmis!

Tu racontes comment tu as été déclaré persona non grata par le nouveau chef de la FIFA. En juin, tu aurais dû être l'invité d'honneur d'une société d'investissement au musée de la Fédération. Lorsque les dirigeants l'ont appris, ils ont menacé d'appeler la police pour t'interdire d'y aller.
Un autre exemple: une série de montres de ma collection se trouve encore à la FIFA – des montres que j'ai payées moi-même! Par l'intermédiaire de nos avocats, il a été convenu que je pouvais venir chercher mes montres. J'ai dû prouver avec des reçus qu'il s'agissait bien des miennes. Mais ensuite, Gianni Infantino est intervenu: «Tant que je serai président, Sepp Blatter n'entrera pas à la FIFA.»

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Ailleurs, on peut lire: «J'étais fermement convaincu qu'avec Gianni Infantino comme successeur, un passage de témoin ordonné et digne était garanti. Cela devait être probablement ma plus grande erreur d'appréciation en un demi-siècle de vie professionnelle.» Ce sont des mots durs! Gianni Infantino détruit-il vraiment la FIFA?
On ne peut pas détruire la FIFA et le football avec ses cinq milliards de fans dans le monde entier. La FIFA, c'est le football. On ne peut pas la supprimer. Mais il faut une autre direction.

Tu mets régulièrement en garde contre le fait que la FIFA quitte progressivement la Suisse, également dans le livre.
La FIFA est venue en Suisse pour deux raisons. Au début des années 1930, le secrétaire, alors un Hollandais, a dit: «Nous venons en Suisse parce que notre argent y est en sécurité.» Deuxièmement, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la FIFA est tout de suite restée ici parce que la Suisse est un pays neutre. Je ne comprends pas pourquoi la ville de Zurich ne fait pas plus pour que la Fédération y reste.

Le Conseil municipal devrait-il s'engager davantage pour le site de la FIFA?
Le gouvernement de la ville de Zurich devrait peut-être s'exprimer sur le sujet, ou venir me parler. Je ne parle pas du chef des sports Filippo Leutenegger, mais de la présidente de la ville.

Corine Mauch.
Elle ne viendra pas non plus au vernissage de mon livre, faute de temps. Elle devrait le lire un jour. Elle saurait alors quelle est la valeur de la FIFA pour Zurich. A titre de comparaison, Lausanne, qui n'a jamais accueilli de Jeux olympiques, peut s'appeler capitale olympique sur ordre du CIO. Quand j'étais président, j'aurais peut-être dû déclarer Zurich capitale du football.

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Est-ce que tu le regrettes?
A vrai dire, oui. Mais j'ai toujours cru au bien. C'est d'ailleurs pour ça que je me suis fait réélire en 2015, à 79 ans.

Est-ce que c'était une erreur?
C'était une grossière erreur. Je n'aurais pas dû le faire. Mais à ce moment-là, il n'y avait personne d'autre. Michel Platini ne voulait pas du poste. Il semblait savoir qu'il se tramait quelque chose.

Comment l'as-tu appris?
En 2015, il a dit en passant à mon frère de me déconseiller de participer à un congrès, car sinon nous finirions en «ménottes», c'est-à-dire menottés.

Michel Platini le savait et t'a prévenu?
Il semblait se douter de quelque chose.

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Revenons à la neutralité: tu t'es récemment exprimé sur le plan politique et tu soutiens l'initiative de l'UDC sur la neutralité. Pourquoi?
Premièrement, avec mes 1500 jours de service militaire, j'ai prêché chaque jour notre neutralité en tant que commandant de régiment.

Et puis tu es ami avec l'ancien conseiller fédéral Ueli Maurer – Sepp Blatter, membre de l'UDC?
Je ne suis pas membre d'un parti. Mais je suis issu d'un foyer démocratique et je défends les idées libérales.

Remarquable pour un Valaisan. Tu es marqué par le christianisme. De nombreux compagnons de route t'ont tourné le dos au fil des années, tu t'es senti trahi par certains d'entre eux. Est-il facile de pardonner?
(Il réfléchit.) Avec le recul, j'ai été trop bienveillant. Si j'avais dirigé la FIFA comme on dirige un régiment, j'aurais eu le contrôle. Mais j'ai fait confiance à tout le monde. Nelson Mandela, avec qui j'ai entretenu une relation très particulière, a dit un jour: «Forgive, but not forget». Pardonner, mais ne pas oublier.

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