La crise gronde à l'HEMU
«Les élèves et les profs sont en grande souffrance, ça ne peut plus durer!»

La situation est explosive à la Haute école de musique (HEMU) de Lausanne. Une dizaine d'élèves et des professeurs de la section des Musiques actuelles se disent «en grande souffrance» à cause d'un adjoint de direction venu de Paris, en 2021. Enquête.
Publié: 05.05.2023 à 14:16 heures
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Dernière mise à jour: 05.05.2023 à 14:19 heures
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Antoine HürlimannResponsable du pôle News et Enquêtes

Ça sent le soufre, dans les murs de la Haute école de musique (HEMU) de Lausanne. Ce mardi 2 mai, Denis Corboz, député socialiste au Grand Conseil vaudois, a déposé une interpellation explosive. Il s’inquiète de «la nouvelle crise» qui frappe l’institution financée par les pouvoirs publics. Qu'est-ce qui se trame dans ces salles de classe? Pour pouvoir vous le raconter, Blick a enquêté plusieurs semaines.

Remontons à la mi-février. Très rapidement dans nos recherches, un constat s’impose. L’adjoint de direction en charge de la section des Musiques actuelles, venu de Paris en 2021, cristallise les tensions. Au total, plusieurs professeurs, ainsi qu’une dizaine d’étudiantes et d’étudiants — anciens ou actuels — que nous avons rencontrés dénoncent «ses lacunes pédagogiques», «son attitude inadéquate» et «sa personnalité parfois manipulatrice».

Cet homme, qui n’a pas répondu à nos diverses sollicitations, quittera ses fonctions dirigeantes fin juin. Il se recentrera sur ses activités d’enseignant au sein de l'établissement, vient d'annoncer la direction générale de l'HEMU, dans une communication interne en notre possession. Ce texte loue «l'intelligence», le «parcours» et «les compétences» du principal intéressé qui ne serait pas le seul responsable de la cacophonie en cours, mais précise qu'un accompagnement effectué par un médiateur spécialiste en thérapie sociale est prévu. Objectif: rétablir le contact entre les différentes parties.

«Le problème de cette personne, c’est son attitude désobligeante, son manque d’empathie et ses arrangements avec la vérité»Une jeune femme qui souhaite rester anonyme

Pas de quoi soulager les plaignantes et plaignants qui nous confient, souvent avec beaucoup d’émotion, se trouver dans une situation «de grande souffrance». Du côté des étudiantes et des étudiants, on estime même que cela ne changera rien. «Le problème de cette personne, c’est son attitude désobligeante, son manque d’empathie et ses arrangements avec la vérité lorsqu'il nous fait des promesses», susurre une jeune femme, qui souhaite rester anonyme, comme l'ensemble de nos témoins. «Comme il restera professeur, nous aurons toujours affaire à lui. Ce que nous ne voulons plus!»

Un de ses camarades, rencontré près d'un mois plus tôt, tenait le même discours. «Ce type n’est pas un imbécile: il comprend, mais il ne ressent pas.» C'est-à-dire? «Je ne pense pas qu’il soit fondamentalement méchant, mais c’est un homme qui peut se montrer blessant et inadéquat. C'est une accumulation de petites choses et, très franchement, il m’a causé beaucoup d’angoisses. Depuis un certain temps maintenant, je ne veux plus rien faire en lien avec lui. Quitte à saborder ma formation. Il en va de ma santé mentale.»

«Des relents d'un autre temps»

Ces deux témoignages ne sont pas isolés. Une troisième source avance d'ailleurs qu’un sentiment de mal-être gagne la majorité des inscrites et inscrits au sein des Musiques actuelles. «Les élèves et les profs sont en grande souffrance, ça ne peut plus durer! Concrètement, certaines sorties de ce directeur ont des relents d'un autre temps. Même les personnes pas visées par ces propos sont gênées. Le pire, c’est qu’il ne remarque pas les malaises qu’il crée.»

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Comme l’attestent des écrits en notre possession, des étudiantes et étudiants ont par deux fois contacté la direction générale de l’HEMU, «dans le but de trouver des solutions et d’améliorer cette situation alarmante», explique l’un d’eux. La première missive date de juin 2022. La seconde de février 2023. Entre deux, leur douleur n'aurait pas été entendue, pestent-ils.

Différents professeurs contactés par Blick appuient ces récits. Ce n'est pas tout: sept enseignants (la moitié des effectifs de la section Musiques actuelles) avaient, eux aussi, pris la plume en février 2023 pour se plaindre de la même personne, révélait «24 heures».

Les choses bougent «enfin»

«Les problèmes à l’HEMU ne datent pas d’hier, s’agace l’un d’entre eux, rencontré fin avril. Depuis environ 2014, on vit crise sur crise. Aujourd’hui, on est beaucoup à se demander si faire sauter des fusibles sera suffisant.» Un de ses collègues, également présent lors de ce rendez-vous, développe: «Noémie Robidas (ndlr: la directrice générale de l’HEMU et du Conservatoire de Lausanne depuis 2019) ne semble pas prendre la mesure de la tempête que nous traversons. Pourquoi avoir ignoré les élèves et le corps enseignant pendant aussi longtemps? Pour éviter les remous et les éclaboussures? Maintenant que les projecteurs sont braqués sur l’école, les choses bougent enfin, comme le montre le retrait de celui que nous dénonçons et les démarches de médiation lancées ces jours. Mais à quel prix?»

«Vous comprendrez que nous privilégions une approche collective interne plutôt que le dialogue par médias interposés»Noémie Robidas, directrice générale de l'HEMU

Contactée et confrontée par courriel aux critiques, Noémie Robidas remercie Blick «pour [son] message, qui reprend précisément les problématiques que nous prenons très au sérieux et sur lesquelles nous cherchons à dialoguer avec les enseignants du département Musiques actuelles pour apporter les solutions les mieux adaptées». Cependant, la directrice générale ne compte pas s’épancher dans la presse pour l’instant. «Les revendications sont multiples. Aussi, vous comprendrez que nous privilégions une approche collective interne plutôt que le dialogue par médias interposés.»

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Le Conseil défend la direction

La présidente du Conseil de fondation, qui chapeaute l’HEMU, n’est pas beaucoup plus loquace. Concernant l’adjoint de direction dans la tourmente, Josiane Aubert, ancienne conseillère nationale socialiste, écrit — elle aussi dans un e-mail — que «le passé a montré que la recherche d’un bouc-émissaire ne résout rien sur le long terme».

«Le Conseil accorde sa pleine confiance à la direction pour cette phase de réorganisation»Josiane Aubert, présidente du Conseil de fondation qui chapeaute l'HEMU

La septuagénaire enchaîne: «Les mesures envisagées par la direction de l’HEMU pour repenser ce département (ndlr: la section des Musiques actuelles) en profondeur avec tous les acteurs concernés et l’accompagnement d’un médiateur prendront quelques semaines. Elles sont soutenues par le Conseil qui accorde sa pleine confiance à la direction pour cette phase de réorganisation. Une telle démarche demande la collaboration de toutes les personnes concernées pour définir le meilleur cursus des Musiques actuelles au sein de l’enseignement tertiaire HES-SO, au service des étudiant.e.s qui souhaitent acquérir une solide formation professionnelle pour leur avenir.»

En clair? «Du vent», analyse l’un des professeurs en colère. «Franchement, à ce stade, on ne comprend pas grand-chose à ce charabia», persifle-t-il. «Mais une chose est sûre: on ne se laissera pas marcher dessus.» La direction est avertie.

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