Dégringolade des entrées
Le secteur du cinéma suisse est au bord de la crise existentielle

Depuis la pandémie de Covid, les Suisses boudent les salles de cinéma. Le nombre de spectateurs en 2020 a baissé de 35% par rapport à 2019. Si la crise du secteur fait date, les experts et acteurs du secteur oscillent entre optimisme têtu et inquiétude palpable.
Publié: 07.11.2022 à 09:59 heures
En tête du hit-parade du cinéma suisse en 2022 avec 590'000 entrées enregistrées jusqu'à maintenant: Tom Cruise dans le rôle du capitaine Pete «Maverick» Mitchell dans «Top Gun: Maverick», réalisé par Joseph Kosinski.
Jean-Claude Galli

Depuis la pandémie de Covid-19, les salles obscures suisses sont de plus en plus boudées. Et malgré le bon score au box-office de «Top Gun: Maverick», 32 ans après le film original, l’avenir de certaines salles de cinéma pourrait être compromis.

Par rapport à 2019, le chiffre d’affaires du cinéma dit «mainstream» a accusé une baisse allant jusqu’à 35% avec 12,5 millions d’entrées. Pour le cinéma dit «d’art et d’essai», la dégringolade sur trois ans a atteint les 40%, avec seulement 2,6 millions de spectateurs. La présidente de l’association des cinémas, Edna Epelbaum, a chiffré cette baisse à une perte de 45 millions de francs de recettes brutes en moins.

À cela s’ajoutent des pertes de recettes publicitaires et une baisse des recettes dans les kiosques.

Malgré ses 88'000 entrées, le biopic «Elvis» de Baz Luhrmann, avec Austin Butler (à gauche) et Tom Hanks, n'a pas réussi son pari de faire revenir les jeunes générations dans les salles obscures.

Un public vieillissant

Ce n’est pas la première fois que le secteur du septième art bat de l’aile. Plusieurs chocs jalonnent son histoire: l’arrivée de la télévision d’abord, dans les 1950, puis les vidéothèques dans les années 1980, et enfin la démocratisation du piratage de films dans les années 1990 et 2000.

Cette fois-ci, pourtant, la crise semble existentielle. Le succès de «Top Gun: Maverick» révèle un problème sous-jacent. Ce sont souvent les suites et les remakes de films qui figurent dans la liste des plus gros succès d’audience. Or ce sont des productions qui attirent souvent un public plus âgé. Les plus jeunes générations manquent à l’appel et les films censés les attirer en 2022, comme «Elvis», n'ont pas réussi à rameuter les foules.

Du côté du cinéma suisse, le constat n’est pas plus réjouissant. Certes, certaines productions comme «Die goldenen Jahre» ont bien démarré – 11’000 entrées lors de son week-end de lancement – mais d’autres comme «Die schwarze Spinne» n’ont même pas atteint la barre des 20’000 entrées. Les films adoubés par la critique comme «Soul of a Beast» ont tout bonnement fait un gros flop.

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Violent, bruyant et primé, le film suisse «Soul of a Beast», de Lorenz Merz avec la star montante Ella Rumpf, n'a pas déchaîné les foules. Seuls 5500 spectateurs se sont laissés tenter.

L’optimisme face aux chiffres en berne

Une nouvelle flambée de cas de Covid suffisamment importante pour provoquer à nouveau la fermeture des cinémas semble peu probable. La crise énergétique, elle, représente toutefois un vrai risque.

«Nous analysons actuellement les éclairages, et des panneaux solaires sont également en discussion», détaille à ce propos Olivia Willi, porte-parole de Blue Cinema. Elle représente l’un des acteurs majeurs de la branche des multiplexes. À ce jour, environ 200 cinémas étaient encore répertoriés. En 2019, il y en avait plus de 240. Le nombre d’écrans reste stable grâce aux multiplexes. «Nous croyons fermement en l’avenir et avons justement ouvert un nouveau cinéma à Coire la semaine dernière. Nos cinémas sont des maisons de divertissement. Elles réunissent des offres supplémentaires de restauration et de divertissement comme des zones de jeux ou des bars sportifs ainsi que des retransmissions en direct d’événements sportifs.»

Les experts du secteur se montrent tantôt optimistes, tantôt affligés. Edna Epelbaum, présidente de la Fédération suisse des cinémas, a chiffré la baisse de fréquentation des cinémas à une perte de 45 millions de francs bruts de chiffre d'affaires.

Du côté de Pathé Suisse, Stephan Herzog fait preuve du même optimisme: «Notre foi dans le cinéma est inébranlable. Nous travaillons depuis longtemps à nous adapter encore mieux aux besoins des clients. Les offres premium et les technologies telles que notre expérience de cinéma VIP, Imax ou 4DX sont des éléments importants. S’y ajoutent des produits comme le Personal Ciné, la location d’une salle entière pour le gaming, le karaoké ou des films personnels.»

Malgré les espoirs et la détermination des principaux acteurs du secteur, difficile d’ignorer les mauvais chiffres. En sus, l’utilisation des services de streaming continue d’exploser. Ces plateformes craignent d’ailleurs bien moins les flops que les salles de projection. Elles peuvent compter sur leur catalogue de films toujours disponibles en ligne.

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Autre détail: les particuliers se sont parfois équipés depuis la pandémie de Covid de projecteurs et autres dispositifs pour recréer une expérience de cinéma à la maison. Une raison de plus pour rester chez soi plutôt que de sortir pour regarder le film en salle.

Le cinéma ne sera plus qu’une forme d’art subventionnée?

Les nouvelles taxes qui doivent incomber aux plateformes de streaming ne semblent pas faire peur à ces dernières. La nouvelle loi sur le cinéma les oblige à verser 4% de leur chiffre d’affaires. Mercredi dernier, le Conseil fédéral a ouvert la procédure de consultation concernant deux ordonnances sur le cinéma. Les dispositions devraient entrer en vigueur en 2024. On ne sait pas encore comment elles se traduiront concrètement pour le secteur du cinéma.

Le roi des blockbusters, Roland Emmerich, est toutefois plutôt pessimiste. «Le cinéma ne survivra qu’en tant que forme artistique subventionnée dans les grandes villes», prophétise-t-il.

Les défenseurs suprêmes du cinéma suisse: le conseiller fédéral Alain Berset (à gauche) et Carine Bachmann, la nouvelle directrice de l'Office fédéral de la culture (OFC).

Aucune subvention ne semble pourtant à l’ordre du jour de la part de l’Etat. Le conseiller fédéral Alain Berset et Carine Bachmann, la nouvelle directrice de l’Office fédéral de la culture (OFC), ont déjà précisé cet été à Locarno que la Confédération «ne veut pas assumer la facture du maintien du paysage cinématographique actuel. L’évolution de la production et de la consommation, qui se manifeste le plus clairement dans le cinéma, touche en fin de compte l’ensemble du secteur culturel.»

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L’OFC a tout de même commandé une étude afin «d’identifier les perspectives de financement pour l’avenir». Les premiers résultats sont promis pour les Journées de Soleure en janvier 2023. Un «nouvel espoir» est encore possible.

(Adaptation par Louise Maksimovic)

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