La chronique de Myret Zaki
Les loups réels de la finance n'ont rien à envier à la fiction

Le haletant thriller de Thomas Veillet, «Wall Street à genoux», est l’occasion d’apprendre les ficelles des marchés en triant fiction et réalité. Myret Zaki nous explique pourquoi.
Publié: 30.08.2021 à 16:38 heures
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Dernière mise à jour: 31.08.2021 à 10:28 heures
Myret Zaki

La finance, protégée par sa complexité, échappe souvent au commun des mortels. Pourtant, il s’y concentre bien plus d’argent et de pouvoir que dans toute l’économie réelle que nous côtoyons.

Il est heureusement possible à chacun d’y jeter un regard d’insider de temps en temps: quand un film se charge d’en restituer un bout, comme «Le loup de Wall Street». Ou un livre, comme le thriller financier de Thomas Veillet, «Wall Street à Genoux», sorti ces jours.

Ce Genevois, ancien trader et fondateur du site investir.ch, n’a pas son pareil pour chroniquer les marchés financiers. Avec ce roman, il nous plonge dans les abysses du trading et de la haute finance new yorkaise. Il nous raconte l’aventure – pas si irréelle que ça – de Tom Kelcey, un trader pris dans une affaire de manipulation de marché à grande échelle. Une organisation secrète issue du monde des hedge funds prend des paris sur l’effondrement en bourse de petites entreprises. Mais voilà, elle ne se contente pas d’attendre que le cours chute de lui-même pour empocher ses gains. Elle orchestre elle-même la destruction de l’entreprise (allant jusqu’à la pirater, voire commettre un attentat). Troisième acte, les pontes de l’organisation encaissent d’énormes plus-values boursières. Puis tuent tous les témoins. Avant de passer à la victime suivante.

D’une intrigue feutrée de salle des marchés, qui démarre avec des mouvements de cours inhabituels repérés sur les écrans de Tom Kelcey sur une biotech, on se retrouve dans l’ambiance liquidations en série du Parrain. La mort guette à tous les coins de rue. Le trader qui en sait trop se retrouve traqué, luttant pour sa vie, comme dans son passé de soldat en Afghanistan, et n’a plus d’autre choix que de percer à jour ces opérations hautement criminelles. Du «loup» façon DiCaprio, il devient ranger tel Bruce Willis au fil des 400 pages, qu’on ne voit pas passer.

Le thriller mériterait d’être adapté au cinéma par Scorsese ou Tarantino. Les pratiques que raconte le livre existent dans le monde réel, il est vrai sous des dehors nettement moins ravageurs.

Les spéculateurs prennent, couramment, des paris sur la baisse d’un titre, avec plus ou moins d’agressivité. C’est la pratique de vente à découvert, ou short selling, qui consiste à emprunter un titre pour le vendre et empocher la différence entre le prix de départ (haut) et d’arrivée (bas). C’est une des grandes spécialités des hedge funds new yorkais et londoniens et de banques comme Goldman Sachs. Il n’est pas rare que les hedge funds aident activement le cours à chuter. Ils font circuler des rumeurs malveillantes sur la faillite imminente, le rachat imminent, ou le retrait imminent d’investisseurs, de l’entreprise ciblée, pour inciter le marché à vendre.

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Jim Cramer, commentateur sur CNBC, ancien gérant de hedge fund et auteur de best-sellers, a raconté en 2014 comment, après s’être positionné à la vente sur un titre, il répandait activement des rumeurs et impressions négatives sur la cible, prenait le téléphone pour diffuser autant que possible une «vérité alternative», une «fiction» pour amener d’autres investisseurs à vendre, et décrocher ainsi les gains.

La finance a inventé le bad buzz

La pratique du bad buzz, c’est la finance qui l’a inventée depuis des décennies. La presse financière a parlé de cas réels de petites sociétés ciblées par des campagnes de hedge funds. Typiquement, une biotech prend un risque élevé en développant un nouveau traitement. Peu liquide et peu suivie par des analystes, elle constitue la cible idéale pour la déstabilisation et le shorting. Les attaques commencent par un flux de mauvaises rumeurs qui se diffusent sur les blogs, sites financiers et les réseaux sociaux. Le but est d’entraîner les investisseurs à vendre en masse le titre, car le hedge fund qui lance l’attaque a pris soin de se positionner à la vente au préalable, et gagnera sur toute la baisse. Parfois, des chroniqueurs financiers influents ont même repris à leur compte des bouts de texte rédigés par les employés d’un hedge fund.

On voit aussi des cas de figure où l’attaque est concertée: le Wall Street Journal avait raconté comment plusieurs hedge funds s’étaient réunis le 8 février 2010 lors d’un dîner à Manhattan pour s’entendre sur un monstre pari baissier sur la dette souveraine grecque, puis sur toute la zone euro. Ce soir-là, il y avait Soros Fund Management, Brigade Capital, Greenlight Capital, et SAC Capital Management. Rien de nouveau: l’investisseur milliardaire George Soros avait déjà gagné le surnom de «l’homme qui a fait sauter la banque d’Angleterre», lorsqu’il avait vendu à découvert plus de 10 milliards de dollars en livre sterling en 1992. Entre 2010 et 2012, au plus fort de la crise de l’euro, George Soros donnait de multiples interviews et signait des colonnes dans la presse pour annoncer le démantèlement imminent de l’euro et sa fin inéluctable. Son pari n’a pas réussi: l’euro a rebondi suite à des achats par la Chine et le Japon.

En février 2016, on a aussi vu Goldman Sachs sommer ses clients de vendre à découvert l’or. En réalité, la banque visait peut-être à racheter de l’or contre ses clients. La grande firme avait déjà parié contre ses clients en 2007, un cas d’école, lorsqu’elle leur a vendu ses titres subprime juste avant l’effondrement, et empoché un gain colossal après s’être positionnée contre eux.

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Depuis 5 ans, on voit la manipulation de cours se transférer dans le monde des cryptomonnaies, en particulier sous la forme de pump and dump (technique du «gonfler et larguer»). Même le bitcoin a eu sa phase pump and dump en 2017-2018. Un mouvement qu’avait fortement amplifié le lancement de produits dérivés (futures et options) sur le bitcoin:

Depuis, bien des cryptomonnaies ont connu des pump and dump. On hype un titre sur les réseaux sociaux pour motiver la communauté à acheter, on le survend comme étant le coup du sièce, et quand suffisamment de followers ont mordu à l’hameçon et acheté, les initiateurs revendent au plus haut les cryptos qu’ils avaient acquises pour une bouchée de pain. Le prix chute suite à leurs ventes, et les autres investisseurs (qui attendaient la hausse hyperbolique promise) subissent de lourdes pertes. Un univers impitoyable dites-vous? Certes. Mais pour celui ou celle qui veut vraiment s’y intéresser et éviter les pièges, toutes les ficelles sont connues!

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