Spoliations nazies
Parlement français unanime pour restituer des oeuvres d'art spoliées

Quinze oeuvres, dont des tableaux de Klimt et Chagall, seront restituées aux héritiers de familles juives spoliées par les nazis: le Parlement français l'a autorisé mardi, via un projet de loi qui met fin à l'inaliénabilité des collections publiques des musées.
Publié: 15.02.2022 à 22:50 heures
Le musée d'Orsay, à Paris, devra notamment restituer un tableau de Gustav Klimt.

Après l'Assemblée nationale à l'unanimité le 25 janvier, le Sénat dominé par la droite a validé ce texte à main levée, sous les applaudissements des héritiers ou de leurs représentants présents en tribune.

«C'est une première étape» car «des œuvres d'art et des livres spoliés sont toujours conservés dans des collections publiques. Des objets qui ne devraient pas, qui n'auraient jamais dû y être», a répété la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, alors que les recherches sur la provenance des collections se sont accélérées.

Elle se félicite d'une loi «historique» par laquelle, pour la première fois depuis 70 ans, «un gouvernement engage une démarche permettant la restitution d'œuvres des collections publiques spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale ou acquises dans des conditions troubles pendant l’Occupation, en raison des persécutions antisémites».

Un projet de loi était nécessaire pour déroger au principe d’inaliénabilité des collections publiques. Les sénateurs de tous bords ont salué des restitutions allant «dans le sens de l'apaisement» et la «fin d'un processus trop long».

Vente forcée en Autriche

La sénatrice Esther Benbassa, historienne spécialiste du peuple juif, a relevé l'importance de ce vote «à l'heure où certains tentent de réhabiliter le régime de Vichy dans le débat public», en allusion à Eric Zemmour, candidat d'extrême droite à l'Elysée.

Selon la rapporteure Béatrice Gosselin, les spoliations ont été «l'un des volets de la politique d'anéantissement des juifs d'Europe conduite par le régime nazi» et «sans en être l'instigateur, le régime de Vichy a également collaboré à ces crimes de manière active».

Publicité

Parmi les quinze oeuvres se trouve «Rosiers sous les arbres» de Gustav Klimt, conservé au musée d'Orsay, seule oeuvre du peintre autrichien appartenant aux collections nationales françaises. Il a été acquis en 1980 par l'État chez un marchand.

Des recherches approfondies ont permis d'établir qu'il appartenait à l'Autrichienne Eléonore Stiasny qui l'a cédé lors d'une vente forcée à Vienne en 1938, lors de l'Anschluss, avant d'être déportée et assassinée.

Onze dessins et une cire conservés au Musée du Louvre, au Musée d'Orsay et au Musée du Château de Compiègne, ainsi qu'un tableau d'Utrillo conservé au Musée Utrillo-Valadon ("Carrefour à Sannois"), font également partie des restitutions prévues.

Un tableau de Chagall, intitulé «Le Père», conservé au Centre Pompidou et entré dans les collections nationales en 1988, a été ajouté à la liste. Il a été reconnu propriété de David Cender, musicien et luthier polonais juif, immigré en France en 1958.

Publicité

En France, 100'000 oeuvres saisies

Pour treize des quinze œuvres, les ayants-droit ont été identifiés par la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), créée en 1999.

La France a longtemps été accusée de retard par rapport à plusieurs voisins européens en matière de réparation. Une mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 a été créée au sein du ministère de la Culture il y a deux ans.

Pas moins de 100'000 oeuvres d'art auraient été saisies en France durant la guerre de 1939-1945, selon le ministère de la Culture. Environ 60'000 biens ont été retrouvés en Allemagne à la Libération et renvoyés en France. Parmi eux, 45'000 ont été rapidement restitués à leurs propriétaires.

Environ 2200 ont été sélectionnés et confiés à la garde des musées nationaux (oeuvres «MNR» pouvant être restituées par simple décision administrative) et le reste (environ 13.000 objets) a été vendu par l’administration des Domaines au début des années 1950. De nombreuses œuvres spoliées sont ainsi retournées sur le marché de l’art.

Publicité

Une «loi cadre» pourrait faciliter les restitutions dans les années à venir. Selon Roselyne Bachelot, «nous y viendrons».

La sénatrice Nathalie Goulet, «fille et petite-fille de déportés», a brandi dans l'hémicycle la «fiche de spoliation» remontant à 1942 de sa grande-tante, qui tenait un magasin de chapeaux. Elle a appelé à «ne pas réduire la spoliation à ceux qui avaient des oeuvres d'art» et demandé une «reconnaissance».

(AFP)

Vous avez trouvé une erreur? Signalez-la