Moscou s'en met plein les poches
«La Russie trouvera toujours de nouveaux acheteurs pour son pétrole»

L'économie russe a enregistré un excédent budgétaire de plusieurs milliards de dollars au premier trimestre, malgré la guerre et les sanctions. Comment est-ce possible? Des experts livrent leur analyse.
Publié: 22.05.2022 à 13:19 heures
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Dernière mise à jour: 22.05.2022 à 14:04 heures
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À Moscou, les caisses sont pleines: l'excédent budgétaire s'élève à 800 milliards de roubles (environ 12,6 milliards de francs) au premier trimestre 2022.
Janina Bauer

La Russie est le pays le plus sanctionné au monde. L’Occident tente de toutes ses forces d'affaiblir économiquement l’immense empire de Vladimir Poutine. Les fonds publics sur les comptes étrangers ont été gelés, les banques russes exclues des systèmes de paiement mondiaux, les oligarques limités dans leurs affaires et leurs privilèges...

Puis cette semaine, une nouvelle surprenante: Moscou a annoncé un budget de l’Etat avec un excédent de 800 milliards de roubles (environ 12,6 milliards de francs) au premier trimestre 2022. Et ce, malgré les sanctions. Comment est-ce possible? Et surtout, qu’est-ce que cela révèle sur l’état réel de l’économie russe?

Moscou profite des prix élevés du pétrole

L’une des raisons de cet excédent de plusieurs milliards est le prix élevé du pétrole, ainsi que l’augmentation des recettes fiscales du gouvernement provenant de son exportation, qui ont augmenté de 34,5% depuis le début de l’année, selon le journal moscovite «Komsomolskaya Pravda».

Selon le portail spécialisé en statistiques Statista, un baril de pétrole brut coûte cette année en moyenne environ 102 dollars (99 francs), soit 32 dollars (31 francs) de plus qu’en 2021. «La Russie vend moins de pétrole en raison de la guerre en Ukraine, mais sa marge est plus grande en raison des prix élevés», explique Jeronim Perovic. Cet historien et politologue est directeur du Center for Eastern European Studies à l’université de Zurich.

Le retour du Covid en Chine influence les prix du pétrole

Vendre moins pour plus cher: la Russie a-t-elle réussi à brillamment tirer son épingle du jeu malgré les sanctions? Jeronim Perovic appelle à la prudence et fait remarquer qu'il est difficile de prédire comment les prix de l’énergie vont évoluer. «Le marché de l’énergie est fortement mondialisé et déterminé par l’offre et la demande. Les hausses de prix ne sont pas uniquement liées à la guerre en Ukraine.»

Depuis le début de la semaine, les prix baissent à nouveau. La raison: des chiffres plutôt faibles concernant l'économie chinoise, à nouveau touchée par le Covid. La politique stricte des mesures anti-Covid de la Chine se répercute sur ses besoins en pétrole. La baisse de la demande fait à son tour baisser les prix sur le marché mondial.

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Au cœur des économies modernes

Indépendamment de l’évolution des prix, Jeronim Perovic est convaincu que «la Russie trouvera toujours de nouveaux acheteurs. L’énergie est au cœur des économies modernes». L’Inde et la Chine importent déjà d’énormes quantités de pétrole russe, et les relations commerciales avec la Turquie ne doivent pas non plus être sous-estimées, notamment grâce à deux gazoducs venant de Russie.

Un embargo pétrolier européen ne changerait pas grand-chose à cette situation, estime Jeronim Perovic: «À court terme, cela ébranlera l’économie russe, mais à moyen ou long terme, leur situation s’arrangera.»

Les sanctions n'auraient pas encore fait effet

Theocharis Grigoriadis voit les choses différemment. Le titulaire de la chaire d’économie d’Europe de l’Est à l’Université libre de Berlin écrit: «La conséquence d’un embargo pétrolier serait très négative pour l’économie russe.» Il remet en question le fait que l’Inde et la Chine puissent, ou veuillent, remplacer les importations européennes de pétrole.

L'expert estime en outre que l’excédent budgétaire de Moscou ne va pas durer. Au contraire, selon lui, ce surplus n’a été obtenu que parce que les sanctions contre le pétrole et le gaz russe n’ont pas encore fait leur effet.

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Se détourner des énergies fossiles

On ne sait pas encore si un embargo européen sur le pétrole aura lieu. La Commission européenne en discute depuis des semaines. Après que la Hongrie s’est prononcée contre une interdiction d’importation, la Grèce, Chypre et Malte menacent cette semaine de faire usage de leur droit de veto si une interdiction de transport pour les pétroliers européens est proposée.

Le professeur Jeronim Perovic estime qu’une autre solution serait plus efficace: «La solution n’est finalement pas de se détourner de l’énergie russe, mais des énergies fossiles dans leur ensemble. Cela prendra toutefois encore du temps.»

L’Europe toujours dépendante

L’Europe reste dépendante des matières premières importées, mais la Russie est également dépendante de l’Europe. Car l’économie énergétique du pays repose sur des technologies et des capitaux venus de l’étranger. Jeronim Perovic explique: «De nombreuses entreprises occidentales se sont déjà retirées du pays et, en raison des sanctions, la Russie a perdu l’accès à la haute technologie occidentale.»

D’autres secteurs, comme l’industrie de l’armement ou l’aéronautique, seraient également touchés. La Chine est, certes, également un investisseur important et peut en partie remplacer les pertes, mais elle ne peut pas faire de miracles en les comblant toutes.

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Pour le secteur de l’énergie, «La Russie aura besoin de plusieurs années pour réorganiser son industrie», affirme Jeronim Perovic. Malgré cela, l’économie ne s’effondrera pas du jour au lendemain. «Même si les prix baissent sur le marché du pétrole et que des emplois disparaissent, le pays peut encore résister un certain temps», explique le politologue.

(Adaptation par Lliana Doudot)

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