Derrière les chiffres officiels, la réalité est bien sombre
La bonne santé de l'économie russe est trompeuse

La Russie a surpris de nombreux experts économiques: après un an de guerre, les chiffres semblent meilleurs que prévu. Actuellement, c'est surtout la population qui souffre des sanctions de l'Occident.
Publié: 25.02.2023 à 19:05 heures
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Dernière mise à jour: 26.02.2023 à 11:01 heures
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L'année dernière, les prix élevés de l'énergie ont permis à la Russie de générer d'importants revenus et d'absorber une grande partie des conséquences des sanctions.
Martin Schmidt

Une triste blague fait actuellement le tour de la Russie: «Papa, tu vas moins boire? Non, mon fils, tu mangeras moins.» À en croire cette plaisanterie, la population russe doit se serrer la ceinture depuis l'invasion de l'Ukraine. Mais le gouvernement soutient un tout autre récit avec ses chiffres économiques officiels.

Le président russe Vladimir Poutine ne laisse planer aucun doute sur l'échec des sanctions économiques occidentales. Ainsi, le produit intérieur brut (PIB) n'a baissé que de 2,1% en 2022. Les économistes occidentaux s'attendaient pourtant à une chute allant jusqu'à 10%. Le chômage est tombé jusqu'à 3,7% en décembre. Durant l'année de guerre qui vient de s'écouler, la Russie a également fait passer l'inflation de 17% à moins de 12%. L'économie russe est donc, en apparence, nettement plus résistante que ne l'avaient prévu de nombreux experts.

«Les gens souffrent beaucoup de la hausse des prix»

La Russie a pu renforcer son commerce avec des pays comme la Chine ou l'Inde. Elle a également construit de nouvelles routes et de nouveaux pipelines en direction de l'Est. Le secteur immobilier russe est en plein essor, de telle sorte que le risque de bulle ne cesse d'augmenter. Le secteur pharmaceutique, peu développé avant la guerre, a augmenté sa production de 25%. Des entreprises nationales ont repris des enseignes et des usines de groupes étrangers. Et certains biens occidentaux comme les iPhones, qui ne sont plus vendus dans les magasins officiels, entrent dans le pays par le biais de routes de transit, par exemple via la Turquie.

Un regard plus attentif révèle toutefois un tableau plus sombre. «Les gens souffrent beaucoup de la hausse des prix», explique Ekaterina K. à Blick. Elle travaille comme designer numérique à Moscou et ne veut pas donner son vrai nom par peur des représailles.

Une personne sur cinq vit dans la pauvreté

Les ménages privés dépensent, mois après mois, moins d'argent pour l'alimentation – moins 3,5% rien qu'en septembre dernier et moins 4,3% en octobre. Les prix des denrées alimentaires continuent d'augmenter malgré la baisse de la demande. De nombreux Russes doivent également économiser sur d'autres types de produits ainsi que sur les services. Une personne sur cinq vit désormais dans la pauvreté. La tendance est à la hausse. Les sanctions touchent donc surtout la population.

Parmi les riches oligarques, on trouve des perdants et des gagnants. L'Union européenne (UE) a pu geler les avoirs d'une partie des 1386 personnes figurant sur sa liste de sanctions, en bloquant leurs comptes bancaires et en confisquant leurs yachts. Les oligarques critiques envers le gouvernement sont partis à l'étranger. Parmi ceux qui sont restés en Russie, certains sont en train de faire de gros bénéfices en rachetant des entreprises étrangères pour un rien.

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Des chiffres trompeurs

Le faible taux de chômage ne résiste pas non plus à un examen plus approfondi. D'une part, des centaines de milliers de Russes, souvent bien qualifiés, ont fui à l'étranger après le début de la guerre. D'autre part, 1,5 million de personnes devraient être actives dans l'armée d'ici mars. Cela fausse les chiffres, tout comme les contrats de travail extrêmement flexibles. Si les usines s'arrêtent, les gens restent employés, mais ne reçoivent souvent plus qu'un salaire réduit, voire plus de salaire du tout. Si l'on ajoute ce chômage caché, entre 10 et 13% des Russes sont actuellement sans emploi.

Les chiffres sur la performance économique ne sont pas non plus exempts de distorsions. Ainsi, les dépenses élevées pour l'armée ont permis d'éviter une chute plus importante. De plus, avant l'invasion de l'Ukraine, le gouvernement tablait encore sur une croissance économique de 2,5% pour l'année 2022, ce qui signifie que la guerre aurait même réduit de 6% la performance économique russe. L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) part du principe que l'économie russe se contractera encore de 5,6% en 2023. La Russie elle-même prévoit une variation de moins 1 à plus 1%.

Pas d'accalmie à l’horizon

Vladimir Poutine a décidé de réagir en serrant la vis encore davantage. Les recettes des exportations dans le secteur de l'énergie diminuent. Le trou dans les caisses de l'État s'agrandit. Rien qu'en janvier, l'endettement aurait augmenté de plus d'un point par rapport à la performance économique pour atteindre plus de 20%. Ce chiffre reste bas en comparaison internationale, mais le président russe se prépare à une guerre prolongée en réduisant les dépenses et en augmentant les impôts pour certains secteurs. Les réserves devraient ainsi suffire pour trois années de guerre supplémentaires.

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