Pas seulement en France
L'Europe fait face à une épidémie de grèves et de colères

Et si les Français avaient raison de poursuivre leur mouvement contre la réforme des retraites? Une nouvelle journée de mobilisation a lieu ce mardi 28 mars. Mais ailleurs en Europe, les colères sociales grondent aussi.
Publié: 28.03.2023 à 17:33 heures
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Dernière mise à jour: 28.03.2023 à 18:36 heures
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Au Royaume Uni, les grèves et les mouvements sociaux sont nombreux depuis des mois, en raison de l'inflation et de la baisse chronique du pouvoir d'achat. Ici, devant l'université de Westminster à Londres
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Richard WerlyJournaliste Blick

La nouvelle révolution française est-elle en train de déferler sur l’Europe? A Paris, les manifestants qui se préparent, ce mardi 28 mars, à une nouvelle journée de mobilisation et de grèves en sont persuadés. Les images des grèves en Allemagne (où les chemins de fer et les aéroports ont été bloqués lundi 27 mars), au Portugal (où des manifestations pour le pouvoir d’achat sont régulières) ou au Royaume-Uni (où les fonctionnaires sont à nouveau en grève ce mardi) circulent de portable en portable.

Au Portugal, la question du pouvoir d'achat et des salaires trop bas poussent des dizaines de milliers de manifestants dans les rues.

«Regardez, nous ne sommes pas seuls. On se bat aussi pour nos voisins», lâche Paul, un enseignant déjà retraité venu de Laon (Aisne), au sortir du bus affrété par le syndicat CGT et garé, comme les fois précédentes, à proximité du boulevard périphérique parisien.

Une hostilité toujours majoritaire à la réforme des retraites

Deux tiers des Français restent, selon les sondages, hostiles au projet de loi sur la réforme des retraites adopté sans vote le 20 mars, après le recours à l’article 49.3 de la constitution. Seuls 28% de ses concitoyens, selon la dernière enquête de l’Institut Odoxa pour la chaîne Public Sénat, continuent de faire confiance à Emmanuel Macron.

Les manifestants français opposés à la réforme des retraites ont bloqué à plusieurs reprises l'autoroute A9 en direction de l'Espagne. Des routiers espagnols leur ont apporté un soutien


Il s'agit là de son plus bas niveau de popularité depuis le début de la crise des «Gilets jaunes», en novembre 2018. Près de 71% des sondés se disent opposés au report de l’âge légal de départ à 64 ans – contre 62 ans actuellement.

Un combat national et égoïste? Pas tant que ça…

Un combat national, égoïste, ignorant des réalités économiques, européennes et internationales? A vrai dire, les perceptions sont différentes du côté de la presse allemande et des salariés outre-Rhin. Dans les médias, les blagues sur les Français prospèrent, comme le relate France Info: «Que va faire la France sans ses jeunes retraités en bonne santé? Qui va garder les enfants pendant les très longues vacances d’été? Bref, c’est tout le bien vivre à la française qui est menacé. On se demande en Allemagne si, avec une retraite à 64 ans, l’expression 'vivre comme un Dieu en France' a encore un avenir.»

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Soit. Mais du côté des syndicats de travailleurs, le ton change. «Si le couple franco-allemand bat de l’aile sur le plan gouvernemental, un autre couple se met en marche: celui des travailleurs et des syndicats», se félicitait récemment le quotidien communiste l’Humanité.

Un tour d’horizon européen permet en effet de corriger le tir sur une France isolée dans ses colères. Le seul sujet sur lequel une fracture existe vraiment entre l’hexagone et ses voisins est la violence des affrontements. L’ampleur des dégradations commises les impressionne. Le spectacle des poubelles non ramassées dans Paris est aussi jugé affligeant.

Pour le reste? La mobilisation sociale en Allemagne est la plus importante depuis trente ans, dopée par le niveau d’inflation de 10% par an. Les syndicats anglais ont obtenu, en début d’année, plusieurs concessions salariales dans le domaine de la santé ou des transports.

«Pas de coordination intersyndicale européenne»

«L’extension des conflits sociaux d’un pays à l’autre n’est pas véritablement coordonnée. Il n’y a pas de coordination intersyndicale européenne actuellement. Et ce, même si une structure syndicale européenne existe, analyse le sociologue Jean-François Amadieu, interrogé par le site Atlantico. Ces mouvements sociaux sont plutôt propres à chaque pays en fonction de son agenda. En revanche, la toile de fond commune repose sur l’inflation. Ces mouvements sociaux se déroulent pour les mêmes raisons au même moment.»

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On se souvient aussi qu’en Suisse, Pierre-Yves Maillard avait salué la ténacité des manifestants français. «Je suis évidemment très solidaire avec toutes celles et ceux qui se battent contre cette réforme des retraites. Le gouvernement ne devrait pas persister dans cette voie» avait-il déclaré à Blick, préconisant le recours au référendum.

Divisions au sein du syndicat

La question du soutien des syndicats européens est sur le devant de la scène depuis ce lundi 27 mars au 53ᵉ congrès de la CGT à Clermont-Ferrand, où le successeur à l’actuel leader Philippe Martinez (en poste depuis huit ans) doit être désigné. Au premier plan, les divisions au sein du syndicat remontent à la surface.

Mais plusieurs délégations internationales sont présentes dans la ville où se trouve le géant du pneu Michelin. «On devrait réfléchir en Europe à la manière dont on veut construire des actions et des objectifs communs, a tonné en ouverture le secrétaire général sortant. Désormais, cela me concerne moins, je ne veux rien imposer à ceux qui prendront ma suite. Mais je pense que cette intersyndicale peut devenir une référence dans la façon de bosser.»

Autre constat, relayé sur la plate-forme du congrès: la convergence des luttes, d’un pays européen à l’autre: «La crise sanitaire de 2020-2021 a provoqué une remise en cause du modèle social et favorisé l’émergence de nouvelles exigences. La volonté d’un nouveau rapport au travail, les questions sociales et environnementales, sont désormais au centre des préoccupations des travailleurs. Et pas seulement en France… »

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Spécificité hexagonale mise en avant

Le sujet des solidarités d’un pays à l’autre est d’autant plus important qu’Emmanuel Macron a beaucoup insisté, en défense du projet de réforme, sur la spécificité hexagonale. «La réforme des retraites est indispensable quand on se compare en Europe», affirmait le président fin janvier.

Juste? Une enquête du «Monde» apporte des nuances: «Si l’on compare les départs à taux plein, la France a le plus tardif (67 ans), devant l’Allemagne (65 ans et 11 mois en 2023, évoluant jusqu’à 67 ans en 2030). Sauf que l’âge de départ à taux plein ou son équivalent, appelé 'âge normal de la retraite' par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), n’existe pas partout. Dans certains pays, la retraite n’est versée complètement que si d’autres conditions sont remplies – durée de cotisation au Royaume-Uni et en Belgique, durée de résidence aux Pays-Bas… »

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Bref, pas si sûr que la comparaison soit si défavorable à la France, où la durée de cotisation et les contraintes avant de pouvoir prendre sa retraite sont de facto plus importantes que dans d'autres pays. Alors que sur l’inflation, tout le monde est d’accord. «L’augmentation du coût de la vie était ainsi, en janvier, la principale préoccupation de 93% des Européens, selon la dernière enquête Eurobaromètre. Dans chaque État membre de l’UE, plus de sept personnes interrogées sur dix s’inquiètent de la hausse du coût de la vie. Et dans certains États membres, cette inquiétude atteint des résultats records: en Grèce (100%), à Chypre (99%), en Italie et au Portugal (98% chacun)».

La révolution française est peut-être plus violente et incontrôlable qu’ailleurs. Mais les braises de la colère sociale rougeoient partout…

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